Le 10 septembre 2024, devant 67 millions de téléspectateurs américains, Donald Trump lâche lors du débat face à Kamala Harris : « À Springfield, ils mangent les chiens, les gens qui viennent mangent les chats, ils mangent les animaux de compagnie des habitants« . La phrase fait le tour du monde en quelques heures. Les Haïtiens, visés directement, sont dépeints comme des sauvages cannibales d’animaux domestiques. Le gouvernement d’Haïti proteste fermement contre ces « déclarations discriminatoires qui portent atteinte à la dignité de nos compatriotes« . La police de Springfield dément catégoriquement. Les médias de vérification, dont l’AFP, démontent point par point cette fausse information.
Comment on construit un mythe en quelques clics
Comment en est-on arrivé là ? Par un simple message posté sur un groupe Facebook de la ville. Une rumeur de troisième main, invérifiable, sans aucune preuve. Juste un post Facebook. Mais le mal est fait. Dans cette ville de l’Ohio où vivent des milliers de migrants haïtiens venus chercher du travail, la panique s’installe. Les groupuscules d’extrême droite débarquent pour « défendre » la ville. Des alertes à la bombe forcent la fermeture de 33 écoles et établissements publics. Le Ku Klux Klan distribue des tracts appelant à des déportations de masse. Nadhens Joseph, un Haïtien installé là-bas, raconte qu’une cliente de son restaurant créole lui a craché des horreurs en pleine figure…
Où l’absurde devient viral et le mensonge divertissement
Cette histoire n’est pas juste une anecdote politique américaine. Elle illustre avec précision comment fonctionne la désinformation à l’ère numérique : une rumeur non vérifiée, amplifiée par des acteurs influents, validée par des figures d’autorité, propagée par des algorithmes conçus pour privilégier l’engagement émotionnel, et aboutissant à des conséquences bien réelles – menaces, fermetures d’écoles, climat de terreur, stigmatisation internationale d’un pays entier.
Et Haïti connaît ce mécanisme de l’intérieur : sur son propre territoire, chaque jour, des dizaines de fausses informations circulent selon exactement le même schéma. Avec une différence majeure : aux États-Unis, il existe encore des médias traditionnels puissants, des mécanismes de vérification, un débat public où les mensonges peuvent être contestés, un cadre légal. En Haïti, où le paysage médiatique s’est effondré, où n’importe qui avec un smartphone peut se proclamer média, où aucune régulation n’existe, la désinformation règne sans partage.
Un secteur en plein effondrement
A l’image de ce que vit Haïti, le paysage médiatique haïtien traverse une crise sans précédent. Ici, la transformation numérique prend des allures d’effondrement systémique, marqué par la disparition des structures traditionnelles et l’émergence chaotique d’un écosystème numérique sans aucune règle ni garde-fous.
La presse écrite haïtienne a presque disparu. Le Nouvelliste, l’un dernier rempart a cessé sa diffusion papier pour cause d’attaque des locaux et de destruction des presses par les gangs ! Ses lecteurs, comme ceux des autres titres, se sont massivement tournés vers la version numérique. Le journal « Le National » a aussi abandonné la version papier. Cette migration forcée signe la fin d’une époque et la perte d’un modèle économique qui finançait autrefois un journalisme de qualité.
Dans ce contexte de modernisation forcée, la Radio suit aussi le courant numérique même si elle reste le premier canal d’information des Haïtiens, selon certains. La Radiodiffusion demeure donc l’épine dorsale de l’information nationale, avec un rôle particulièrement central en période de crise et une crédibilité que les nouveaux médias (en ligne ou non) n’ont pas encore acquise. Les radios et surtout les radios communautaires restent accessibles aux populations les plus vulnérables, même sans connexion internet et même sans courant. Il n’empêche, ces stations souffrent toutes de la crise, et sont toutes sur le web, notamment sur youtube ou tiktok.
Un grand saut… dans le vide juridique
Et c’est bien dans le secteur en ligne que s’est opérée la transformation la plus radicale. D’une poignée de sites au début des années 2000, Haïti est passé à plus d’une centaine d’entités se réclamant du statut de « média en ligne ». Juno7, Loop Haiti de Digicel, Ayibopost, Vant Bèf Info (VBI), AlterPresse et Haiti24 ont été rejoints par des dizaines d’autres au fil des ans, mais ils gardent leur notoriété. Parallèlement, de d’autres presses en ligne, plus jeunes, comme, Gazette Haïti, Le Quotidien 509, Rezo Nòdwès, Haïti Libre, … tentent de se faire une place aux côtés de ces pionniers.
La force de ces médias réside dans la capacité à diffuser via les réseaux sociaux et à atteindre tous les Haitiens instantanément, y compris la diaspora haïtienne plurielle et éparpillée.
Selon une étude PANOS/Internews de 2023, 98 % des habitants de Port-au-Prince utilisent désormais Internet pour s’informer. Malheureusement, le développement de ces médias en ligne s’est fait dans un vide juridique total. Contrairement aux radios et télévisions qui relèvent théoriquement du Conatel (…), les médias numériques n’ont aucun cadre légal de référence, ni institution de contrôle.
Il n’existe ni loi spécifique, ni autorité de régulation, ni mécanisme de contrôle. Le ministère du Commerce, chargé de l’enregistrement des entreprises par ricochet des entreprises médiatiques, ne dispose d’aucun texte de loi pour contrôler l’enregistrement des médias numériques. Donc n’importe qui peut créer une page Facebook, y apposer le mot « Info » ou « Média », et commencer à diffuser du contenu sans aucune vérification de compétences, de moyens ou d’intentions.
Reporters improvisés
L’absence de régulation a donné naissance aux reporters improvisés, qui, smartphone en main, relayent des contenus qui ne répondent à aucune norme de presse. Certains se déclarent journalistes simplement en créant une page Facebook active. Les journalistes de toutes épithètes, autrefois qualifiés de « journalistes du Champ-de-Mars », aujourd’hui devenus des « journalistes smartphones », font et défont, à leur bon vouloir, les personnalités et les institutions du pays, au nom de la liberté de la presse et de l’expression. Sans appartenir à aucun organe de presse, ils se présentent pourtant comme les premiers défenseurs de la presse.
Internet est donc devenu un podium pour régler des comptes, voire un espace de marchandage déplorent certains.
Et qui arrêtera leur diatribe diffamatoire ou mensongère ? Comment est défini, enregistré ou identifié un journaliste ? En l’absence d’institution délivrant une carte de presse (au choix un ministère de la communication, de l’intérieur, de la culture… ou un conseil de presse fonctionnel), ni de syndicat véritablement structurant, ni d’organe crédible de contrôle des cartes de presse, les associations existantes tentent de réunir les intérêts de la profession et de se baser sur le sérieux, l’histoire ou la crédibilité du support de presse. L’Association Nationale des Médias Haïtiens (ANMH), l’Association des Journalistes Haïtiens (AJH), l’Association des Médias en Ligne d’Haïti (AMLIH), le Réseau Haïtien des Journalistes de Santé (RHJS) et pleins d’autres cherchent à s’organiser, à structurer le secteur, mais manquent cruellement de moyens financiers, humains et techniques.
Ces associations peinent à imposer une déontologie commune, particulièrement face à des “mercenaires en ligne” qui ne se reconnaissent dans aucune structure professionnelle et considèrent souvent les règles déontologiques comme des obstacles à leur activité commerciale. Récemment, une autre structure médiatique dénommée Collectif des médias en ligne (CMEL) a accusé Djovany Michel alias « journaliste anticorruption » de “transformer le journaliste en outil de chantage”.
Une dénonciation courageuse et un pas important si la presse en ligne tente de s’auto-réguler.
Face aux dérives, l’inaction de l’État interroge. Pourquoi refuser d’agir alors qu’il est lui-même victime des agissements de certains « journalistes du Champ-de-Mars », aujourd’hui reconvertis en mercenaires du numérique ?
A suivre…
Anais Chyntos
PS. L’analyse d’opinion d’Anaïs Chyntos sur les médias en ligne se déploie en trois publications.
Après ce premier volet, deux autres textes de la même série seront publiés prochainement.
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