Port-au-Prince, 22 janvier 2026. Washington ne négocie plus. Washington avertit. En l’espace de quelques heures, l’Ambassade des États-Unis en Haïti, puis le sous-secrétaire d’État Christopher Landau, ont verrouillé publiquement le cadre politique de la transition haïtienne. Toute tentative du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), non élu et en fin de mandat, de modifier la composition du gouvernement — notamment par une éventuelle destitution du Premier ministre — sera considérée comme nulle, déstabilisatrice et favorable aux gangs, avec des conséquences directes pour les personnes impliquées.
Ce double message transforme une hypothèse politique interne en un enjeu diplomatique majeur, exposant non seulement les décideurs politiques, mais aussi les institutions administratives capables de rendre ces décisions exécutoires — au premier rang desquelles figurent les Presses Nationales d’Haïti, dirigées par Ronald Saint Jean, responsables de la publication du Journal officiel – Le Moniteur.
Autrement dit : sans publication, pas de destitution. Avec publication, une confrontation directe avec Washington.
En effet, selon la procédure, les décisions d’État, pour être exécutoires sur le territoire national et auprès des autres pays, doivent être publiées dans le journal officiel de la République d’Haïti, Le Moniteur. Les résolutions, décrets ou arrêtés doivent être acheminés aux Presses Nationales via le secrétariat général de la Présidence. Ce qui n’a jamais été le cas de l’accord du 3 avril 2024 signé par les parties prenantes, et ce qui a été le cas du décret du 23 mai 2024 publié dans Le Moniteur : DÉCRET DÉTERMINANT L’ORGANISATION ET LE MODE DE FONCTIONNEMENT DU CONSEIL PRÉSIDENTIEL DE TRANSITION (CPT).
Ambassade d’abord, Landau ensuite : une ligne officielle assumée
La première alerte est venue de l’Ambassade américaine à Port-au-Prince, dans une déclaration officielle sans ambiguïté :
« L’objectif des États-Unis pour Haïti demeure l’instauration d’un niveau minimal de sécurité et de stabilité. Toute tentative de modification de la composition du gouvernement par le Conseil présidentiel de transition (CPT), non élu, à ce stade avancé de son mandat, serait considérée par les États-Unis comme une manœuvre visant à saper cet objectif et, de ce fait, serait nulle et non avenue. Les États-Unis considéreraient que toute personne soutenant une telle initiative déstabilisatrice, favorable aux gangs, agirait à l’encontre des intérêts des États-Unis, de la région et du peuple haïtien, et prendront les mesures qui s’imposent en conséquence. »
Quelques heures plus tard, Christopher Landau est venu confirmer et durcir cette position, en insistant sur le caractère personnel des responsabilités et des conséquences.
“Les États-Unis considéreraient toute personne soutenant une mesure aussi perturbatrice en faveur des gangs comme agissant à l’encontre des intérêts des États-Unis, de la région et du peuple haïtien, et agiront en conséquence.”
Cette séquence révèle une coordination politique directe entre Washington et sa représentation diplomatique, laissant très peu de place à l’interprétation.
Presses Nationales : Ronald Saint Jean face à une décision à haut risque
Dans cette configuration, les Presses Nationales d’Haïti deviennent un verrou institutionnel stratégique.
C’est sous l’autorité de leur directeur général, Ronald Saint Jean, que sont validées et publiées les décisions dans Le Moniteur.
• Sans publication officielle : aucun arrêté n’entre en vigueur.
• Avec publication : l’acte devient juridiquement exécutoire et politiquement traçable.
La question devient donc directe :
Ronald Saint Jean acceptera-t-il d’autoriser la publication d’un arrêté que Washington considère déjà comme nul, déstabilisateur et favorable aux gangs ?
Dans le climat actuel, un tel acte ne relèverait plus d’une simple routine administrative. Il constituerait une décision politique lourde de conséquences, engageant personnellement la responsabilité de la direction des Presses Nationales.
Plus largement, la déclaration américaine pose une question institutionnelle majeure :
Les Presses Nationales accepteraient-elles de publier un acte pris par un CPT en fin de mandat, sous pression internationale et à la légitimité juridiquement contestée par ses propres accords fondateurs ?
Une forme de paralysie institutionnelle induite par la pression internationale semble désormais installée.
Un CPT fragilisé et déjà sous surveillance internationale
Cette fragilité est d’autant plus marquée que plusieurs membres du CPT évoluent déjà dans un environnement politique sensible sur la scène internationale.
Des responsables américains ont, par le passé, publiquement associé le conseiller Fritz Alphonse Jean à des dynamiques jugées déstabilisatrices.
Les conseillers Smith Augustin et Dr Gérald Gilles ont été cités dans des controverses liées au dossier de la BNC.
Lesly Voltaire demeure dans une position diplomatiquement délicate en raison de certaines alliances et prises de position régionales, notamment vis-à-vis de pays membres de l’ALBA (Venezuela, Colombie par exemple), en tension avec Washington.
Un nouvel épisode médiatique a également concerné Edgar Leblanc Fils, selon des révélations récentes du journaliste Rudy Sanon.
Sans oublier les préjudices de toute sorte que peut causer une décision de la République Dominicaine déclarant, à la suite des accusations graves des Etats-Unis, les membres du CPT persona non grata.
Sans préjuger de la responsabilité individuelle de chacun, ces éléments contribuent à fragiliser politiquement l’ensemble du CPT dans un contexte où la tolérance américaine à l’instabilité est désormais minimale.
Sanctions, traçabilité, exposition : la mécanique américaine
Lorsque les autorités américaines évoquent des « mesures appropriées », l’expérience internationale démontre qu’il peut s’agir de :
• restrictions ou annulations de visas ;
• gels d’avoirs et restrictions bancaires ;
• inscriptions sur des listes de sanctions ;
• suspensions de coopérations ;
• surveillance financière renforcée.
Depuis la qualification de plusieurs gangs haïtiens comme organisations terroristes étrangères, toute initiative perçue comme facilitant l’instabilité peut être interprétée comme une forme de complicité indirecte dans un environnement sécuritaire hostile.
Le signal est clair : Les responsabilités seront individuelles. Les fonctions ne protègent plus.
Le facteur « terrorisme » : un changement de paradigme
Depuis 2025, les États-Unis ont classé plusieurs gangs haïtiens comme organisations terroristes étrangères (FTO). Cette évolution transforme profondément le cadre d’analyse :
• toute manœuvre politique perçue comme facilitant l’instabilité peut être assimilée à une forme indirecte de soutien à des entités terroristes ;
• les sanctions relèvent désormais autant du droit pénal et financier que de la diplomatie classique ;
• les partenaires financiers internationaux deviennent mécaniquement plus prudents.
Ainsi, lorsque Christopher Landau affirme que toute déstabilisation « favorise les gangs », il ne s’agit pas d’un jugement moral, mais d’un glissement juridique lourd de conséquences.
Ce que Washington cherche à bloquer
Au-delà du sort du Premier ministre, Washington cherche à :
• empêcher toute recomposition improvisée du pouvoir ;
• bloquer les contournements ou prolongations de mandat ;
• maintenir une stabilité minimale jusqu’aux élections ;
• éviter une implosion institutionnelle exploitable par les gangs.
Il s’agit d’une stratégie assumée de dissuasion politique préventive.
La combinaison des déclarations de l’Ambassade américaine et de Christopher Landau place désormais :
– le CPT sous contrainte politique maximale ;
– les Presses Nationales au cœur du bras de fer ;
– Ronald Saint Jean face à une décision à portée internationale ;
– les signataires potentiels sous exposition directe.
À quelques jours du 7 février, une seule interrogation domine :
Qui acceptera d’endosser personnellement le coût d’un affrontement avec Washington ?
Entre discours de souveraineté et réalités de dépendance, la vérité est souvent inconfortable.
Et dans ce bras de fer silencieux, ce sont rarement les institutions qui paient le prix.
Ce sont les individus.
Selon des informations persistantes circulant dans les milieux politiques, cinq conseillers du CPT auraient déjà apposé leur signature sur un projet de renvoi du Premier ministre Didier Fils-Aimé, tandis que Laurent Saint-Cyr et Emmanuel Vertilaire se seraient volontairement écartés, et que les deux observateurs observeront en retrait.
Si ces informations se confirment, une question centrale s’impose aux signataires :
Acceptent-ils d’être politiquement considérés, dans la grille de lecture américaine, comme des acteurs favorisant indirectement des dynamiques assimilées aux gangs — avec toutes les conséquences juridiques, financières et diplomatiques que cela implique ?
Car Washington ne s’adresse pas à un pouvoir issu du suffrage populaire. Le CPT n’est pas l’émanation directe du peuple, mais le produit d’un processus de transition formaté, encadré et validé par la communauté internationale — réalité que les États-Unis rappellent désormais sans détour.
Autrement dit, ceux qui ont été installés par un compromis international doivent désormais mesurer le coût d’un affrontement avec ce même système qui les a rendus possibles.
La souveraineté invoquée dans les discours trouve ici ses limites concrètes : elle ne se proclame pas, elle se paie.
Brigitte Benshow
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