Bientôt un mois avant l’échéance convenue dans l’accord du 3 avril 2024 et du décret du 10 Avril 2024 de l’échéance constitutionnelle du 7 février 2026, la transition politique conduite par le Conseil présidentiel de transition (CPT) apparaît comme l’une des expériences institutionnelles les plus exécrables, opaques et contestées de l’histoire récente d’Haïti. Loin d’avoir restauré l’autorité de l’État ou préparé le terrain d’un retour crédible à l’ordre constitutionnel, cette transition laisse derrière elle un sentiment d’échec profond.
Dès son origine, Le Quotidien 509 a dénoncé la composante dite « légitime” du CPT, qualifiée de structure kangourou, enchevêtrée, sans base juridique solide. Le fameux accord du 3 avril 2024 — parfois présenté comme accord du 4 avril (comme si on voulait rappeler celui du 4 avril 2004 pourtant réussi)— n’a jamais été publié au Moniteur, privant ainsi la transition de toute légitimité normative claire. Cette lacune originelle entraînant le non établissement de l’OCAG épine dorsale du respect des engagements continue de peser sur chaque décision prise au nom de l’État.
Sur le plan de la gouvernance, la transition s’est illustrée davantage par des discours, des photos officielles, des déplacements et des dépenses (futiles et non justifiées), que par des actes structurants. L’opacité domine : aucun cadre clair de reddition de comptes, aucune transparence sur l’utilisation des fonds publics, aucune communication budgétaire crédible. L’État fonctionne par notes, communiqués et annonces, pendant que les institutions se vidant de leur substance furent réduites à des peaux de chagrin.
Plus grave encore, plusieurs cas de corruption présumée, de conflits d’intérêts et de dérives éthiques ont été dénoncés à l’encontre de membres du CPT, sans qu’aucune clarification publique sérieuse ait été apportée. Le scandale des 100,000,000 de gourdes de la Banque Nationale de Crédit (BNC), perçu comme l’illustration d’une tentative de corruption suivi de la séparation de “l’argent de l’intelligence du palais” entre les neuf membres du CPT, demeure emblématique.
Pendant que l’insécurité battait son plein, progresse et que la population s’appauvrit, les neuf membres du CPT donnent l’image d’un pouvoir qui se partage privilèges et ressources.
Dans l’opinion publique, certains conseillers raflent désormais le “prix du corrupteur supposé”, tandis que d’autres traînent l’étiquette du “voyageur impénitent et froid”, multipliant missions et déplacements à l’étranger, souvent peu justifiés, dans un pays économiquement saigné à blanc et en ruine. Cette posture, jugée sans état d’âme, renforce l’idée que la transition sert d’abord à se refaire une santé — politique, personnelle et financière — plutôt qu’à reconstruire l’État.
Sur le plan sécuritaire, les résultats sont inexistants pour la population qui continue de fuir et de compter les cadavres. L’insécurité n’a jamais été contenue, encore moins réduite, elle s’est même amplifiée. Les territoires perdus se sont étendus, les déplacements forcés se multiplient, et la population continue de vivre sous la loi des gangs. Quant au processus électoral, il demeure théorique, sans conditions minimales réunies pour garantir la sécurité, la crédibilité et une raisonnable participation.
Au final, cette transition, conçue et largement portée par la communauté internationale, aura surtout confirmé les limites d’un modèle atypique imposé, déconnecté des réalités locales et peu soucieux des responsabilités politiques. À l’approche du 7 février 2026, aucun résultat tangible ne permet d’augurer et de justifier une éventuelle prolongation ou la réussite du CPT.
Ce qui devait être une parenthèse de refondation risque de rester dans l’histoire comme une transition sans socle juridique, sans résultats mesurables et sans héritage positif, laissant à la prochaine génération un État encore plus affaibli, une société plus fracturée et une défiance accrue envers toute forme de gouvernance transitoire.
Pour mémoire : les noms de la transition.
Les générations futures ne pourront pas dire qu’elles ne savaient pas. Elles devront retenir les noms, les signatures et les secteurs qui ont paraphé et porté cette transition contestée, au nom d’accords politiques dont la légitimité et la portée juridique demeurent, à ce jour, profondément discutables.
L’article 53 de l’Accord est pourtant sans ambiguïté : « Le présent Accord, après publication, est ouvert à la signature des organisations qui adhèrent à son contenu. »
Or, cet accord, signé à Port-au-Prince le 3 avril 2024, (avec des parties réunies le 4 avril 2024 selon le document) n’a jamais été publié dans le journal officiel « Le Moniteur », en dépit de ses effets directs et immédiats sur l’architecture du pouvoir exécutif et institutionnel du pays.
Parmi les signataires et représentants figurent :
Les parties Prenantes
- Accord de Montana (30 août 2021),
- Accord du 21 décembre 2022,
- Parti Pitit Dessalines,
- Fanmi Lavalas,
- Collectif des partis politiques du 30 janvier 2023,
- Secteurs des Affaires (Associations patronales et de regroupements d’hommes et de femmes d’affaires
- Plateforme résistance démocratique EDE/RED/Compromis Historique
- Rassemblement pour une Entente Nationale (REN) / Interfoi
- Société Civile
Ceux qui ont signé le document intitulé « ACCORD POLITIQUE POUR UNE TRANSITION PACIFIQUE ET ORDONNÉE » ou accord du 3 avril 2024
- Magali Comeau Denis, Ernst Mathurin, Jacques Ted St-Dic, Fritz Alphonse Jean;
- Saurel Jacinthe, Vikerson Garnier, Louis Gérald Gilles ;
- Weesley Pierre, Emmanuel Vertilaire;
- Lesly Voltaire;
- Clarens Renois, Liné Balthazar, Edgard Leblanc Fils;
- Raina Forbin, Pierre Marie Boisson ;
- Sterline Civil, Smith Augustin, Georges Wilbert Franck, Arodon Bien-Aimé ;
- René Jean-Jumeau, Jean Lucien Ligondé, Régine Abraham ;
- Pierre Jean Raymond André, Frinel Joseph;
L’actuel coordonnateur du Conseil Présidentiel de Transition Laurent St-Cyr (représenté du secteur privé) n’a pas signé ni paraphé ledit accord.
Ces noms ne sont pas consignés par esprit de règlement de comptes, mais par devoir de mémoire et de responsabilité historique. Ils incarnent les choix politiques, les compromis, les silences et les renoncements qui ont structuré cette transition.
Il convient enfin de rappeler que l’Accord prévoyait, en sa Section V, la création d’un Organe de Contrôle de l’Action Gouvernement. Selon l’article 9, cet organe devait être constitué sur la base de larges consultations entre le Conseil présidentiel, les organisations de la société civile, les départements et la diaspora. L’article 10 précisait une composition de quinze membres, incluant des représentants de la diaspora, des organisations de défense des droits des femmes et des jeunes, des départements, avec un souci affiché de parité de genre.
L’absence de l’OCAG constitue l’un des manquements les plus graves de cette transition : aucun mécanisme formel de contrôle, aucune instance indépendante de surveillance de l’action gouvernementale, aucune reddition de comptes institutionnalisée.
À l’approche du 7 février 2026, l’histoire jugera. Et les archives, elles, n’oublient jamais.
Brigitte Benshow
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