Médias en ligne en Haïtien un réel chaos numérique et une urgence de régulation.
(2e partie : Racket versus journalisme)
Dans un pays en pleine crise, où le numérique devient un espace de plus en plus fréquenté, à mesure que l’espace réel, occupé par les gangs se réduit, la désinformation a le champ libre.
Tout pour le “buzz”
La prolifération anarchique de pages Facebook et de profils personnels se présentant comme des médias d’information constitue l’une des dérives les plus préoccupantes. Des individus sans formation journalistique, souvent mus par la recherche de revenus publicitaires, cherchent le “buzz” grâce à des contenus sensationnalistes. Le phénomène a pris une tournure encore plus inquiétante : le racket médiatique. Certaines pages qui n’existent que sur les réseaux sociaux (et se prétendent agence média ou média) ont développé un modèle économique basé sur l’extorsion. Le schéma est rodé : publier des informations diffamatoires ou de fausses accusations contre des commerçants, des entrepreneurs, des personnalités publiques. Peu importe qu’elles soient vraies ou inventées de toutes pièces, les allégations sont graves : détournement de fonds, corruption, abus sexuels, fraude.
Une fois la publication devenue virale, générant des milliers de partages et de commentaires indignés, les gestionnaires de ces pages contactent discrètement la victime. Le message est simple : « Pour quelques milliers de dollars.. de publicité, on peut retirer le post et publier un démenti. Sinon, on continue à partager et ta réputation est détruite« . Pour un commerçant dont l’entreprise dépend de sa réputation, pour un professionnel dont les clients lisent Facebook, le chantage fonctionne souvent. Payer est moins coûteux que de voir son nom traîné dans la boue pendant des semaines. Ce racket médiatique va au-delà de l’extorsion numérique en Haïti. En octobre 2025, l’influenceur haïtien Raphaël Mendel, très suivi sur TikTok, a été arrêté en Floride et inculpé pour extorsion et harcèlement. Selon l’enquête, il aurait menacé une femme de publier des vidéos à caractère intime si elle ne lui versait pas de l’argent. Le tribunal a fixé sa caution à 17 300 dollars et lui a interdit l’accès à Internet.
Distinguer l’info du faux
Dans une course effrénée au scoop, beaucoup versent dans la désinformation avec des titres accrocheurs conçus pour maximiser les partages, sans se soucier de vérifier les faits. L’urgence permanente de l’information en ligne, combinée à la précarité économique des rédactions ou à leur réduction, ne laisse plus de place à la vérification, au recoupement des sources, à l’analyse approfondie. Le journalisme d’investigation, qui nécessite du temps et des moyens, fait désormais partie d’un lointain passé. En 2025, enquêtes et reportages de fond sont largement remplacés par des post superficiels et réactifs à l’actualité. Ce développement anarchique dévalue profondément le métier de journaliste. Quand n’importe qui peut s’autoproclamer « journaliste » ou « média », quand des pages Facebook peuvent impunément diffamer puis racketter, la profession perd sa légitimité et sa crédibilité. Les journalistes formés, respectueux de la déontologie, se retrouvent mis sur le même plan que des extorqueurs, des propagandistes, des influenceurs commerciaux ou des diffuseurs de rumeurs.
Des journalistes en situation de détresse
La précarité dans laquelle vivent médias et journalistes haïtiens, sans parler de l’insécurité, compromet leur capacité à exercer leur métier dignement. Les rédactions de la presse traditionnelle ferment ou réduisent leurs effectifs. Les salaires, plafonnent et représentent à peine de quoi survivre dans un pays où le coût de la vie ne cesse d’augmenter. L’absence d’assurances maladie ou de protection sociale laisse les journalistes totalement vulnérables. Beaucoup sont contraints de travailler à temps partiel, jonglant entre plusieurs employeurs pour boucler les fins de mois, ou abandonnent purement et simplement la profession pour des activités plus lucratives.
Un écosystème d’acteurs aux intérêts divergents
Juno7 et Vant Bèf Info pour citer parmi les plus anciens incarnent la nouvelle génération médiatique haïtienne. Leur croissance hyper rapide, leur audience impressionnante, notamment auprès des jeunes urbains et de l’importante diaspora haïtienne dispersée aux États-Unis, au Canada, en France et ailleurs. Ces médias et bien d’autres ont compris les codes du numérique : réactivité, contenus adaptés aux réseaux sociaux, formats variés, interaction avec les lecteurs. Rares sont ceux qui produisent du journalisme d’investigation ambitieux quand les moyens le permettent. D’autres excellent dans le traitement de l’actualité chaude, indispensable dans un pays en crise permanente. Pourtant, ces médias numériques manquent encore cruellement de cadres déontologiques structurants et de modèles économiques véritablement viables.
Face au chaos ambiant, l’Association Haïtienne des Médias en Ligne (AHML) regroupe 32 membres engagés à respecter une charte déontologique commune. Le RENAMEL rassemble 13 médias numériques autour d’objectifs de professionnalisation similaires. L’UNESCO ou l’Union européenne soutiennent des efforts de formation continue, des ateliers sur la désinformation, ou apportent parfois un soutien matériel aux médias membres des associations reconnues. Mais soyons lucides : ces initiatives peinent à toucher l’ensemble des acteurs crédibles, voire pour les centaines de pages Facebook et de « telefòn men » qui inondent l’espace informationnel haïtien et opèrent en dehors de tout cadre.
Un besoin crucial d’informations claires
Dans ce contexte de crise permanente, les citoyens haïtiens expriment un besoin crucial d’informations claires, vérifiées et utiles sur la sécurité, la gouvernance, l’économie, la santé et l’éducation. Les jeunes générations urbaines, s’informent de plus en plus exclusivement via les plateformes numériques et les médias en ligne, souvent sans capacité de distinguer sources fiables et contenus douteux. La diaspora haïtienne, estimée à plusieurs millions de personnes, constitue elle aussi un public de choix pour les médias en ligne. Coupée physiquement du pays mais émotionnellement attachée, elle consomme massivement l’information sur Haïti via Facebook, Instagram, Tiktok, WhatsApp et les sites d’information. Cette diaspora est souvent plus exigeante en termes de qualité et de fiabilité, ayant accès à des médias étrangers qui servent de référence, mais se laisse aussi prendre dans les filets des “zins” qui font le buzz.
Les ravages de la désinformation
Certes, il est de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux, mais la désinformation n’est pas un concept abstrait. En Haïti comme ailleurs, elle produit des effets concrets et destructeurs. Les périodes électorales sont par exemple des moments de vulnérabilité extrême. Ces constats touchent de grands pays comme les Etats-Unis, et bien d’autres. Des études européennes révèlent que 81 % des citoyens considèrent l’ingérence étrangère via la désinformation comme un problème grave, et 78 % s’inquiètent de son influence sur les décisions de vote. En Haïti, où les institutions démocratiques sont déjà fragiles, la désinformation est amplifiée en ligne. Il faut s’attendre à la diffusion de fausses informations, la révélation sélective de données vraies mais sorties de leur contexte, la démultiplication artificielle de messages orientés créant une fausse impression d’opinion majoritaire.
La désinformation érode progressivement les fondements de la confiance. Et la société entre dans un état de méfiance généralisée. Les réseaux sociaux, par leur fonctionnement algorithmique, enferment les utilisateurs dans des bulles idéologiques et informationelles. La communication en ligne se caractérise de plus en plus par l’hostilité, l’agressivité et l’injure. Un climat toxique qui décourage les voix modérées, laissant le champ libre aux extrêmes et aux “fake news” les plus triviales.
Les médias sérieux, qui investissent dans la vérification et le journalisme de qualité, se retrouvent en concurrence déloyale avec des producteurs de contenus viraux sans scrupules. C’est le désordre, cela sert le chaos et cela génère plus d’audience et de revenus publicitaires que le journalisme responsable !
A suivre
Anais Chyntos
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