Chers lecteurs et lectrices du Quotidien509, il y a de ces événements qui transpercent le cœur, tel un couteau suisse dans du beurre. Ils nous font tomber à la renverse à cause de leur cruauté gratuite, de leur absurdité. C’est le cas de l’homicide perpétré à l’encontre de Zamy Wanderson, 19 ans, finissant au Collège Canado-Haïtien (n’ayant pas encore reçu les résultats du bac). Le 18 août 2025, il passait devant les locaux du ministère de l’Éducation nationale à Delmas 83, et semble avoir été atteint d’un projectile de calibre 12, celui d’un des agents de sécurité (de ladite institution), alors que ce dernier tentait maladroitement de disperser des étudiants réclamant leur stage, et d’autres protestataires, qui, quant à eux, réclamaient des mois d’arriérés de salaires, selon les dernières informations qui nous ont été transmises.
Dans une démarche dénonciatrice, les yeux en larmes, le cœur en rage, notre plume emphatique a choisi d’exprimer son ras-le-bol tout en essayant de faire revivre Zamy l’espace de quelques lignes. Que nous dirait-il avant de partir, s’il avait encore une toute dernière opportunité ?
Peut-être qu’il dirait : « Mes chers parents, pardonnez-moi. Pardonnez-moi, parce que je pars, vous ne me reverrez plus jamais. Ce départ forcé me surprend autant que vous, car dans la matinée du 18 août 2025, devant les locaux du ministère de l’Éducation nationale d’Haïti, sise à Delmas 83, j’ai été saigné jusqu’au trépas, comme on saigne une brebis rebelle, sans savoir pourquoi… Ma rébellion est d’avoir osé rêver de vivre dans mon pays. De m’être formé pour l’avenir, car dans ce cimetière de rêves qu’est devenu mon pays, nul jeune n’a d’importance.
Je me suis retrouvé (de passage) au mauvais endroit, au mauvais moment. Là où des citoyens ont subi les feux sanguinaires et irresponsables, pour avoir osé plaider une cause dite perdue d’avance : la cause de leur droit à la vie, de leur droit au bonheur, de leur droit à la décence et du fruit de leur travail : le paiement de plusieurs mois d’arriérés de salaire comme enseignants, au solde du Ministère de l’Éducation Nationale
Cette lettre sera mon dernier souffle. Comme qui dirait, un refus d’obtempérer. Ce geste fera-t-il de moi un symbole, la goutte de trop qui fera déborder le vase ? Ou, au contraire, mes bourreaux auront-ils gain de cause, comme c’est le cas de tout malfrat que la justice blanchit ? Y aura-t-il une fois de plus, un dossier jeté aux oubliettes ou irrecevable pour vice de procédure ? Est-ce que la majorité silencieuse, encore une fois, enterrera un des siens, sans affirmer son ras-le-bol du quotidien infernal dans lequel elle est contrainte de croupir ou de mourir ? Je n’aurai pas le temps de découvrir vos réponses, mais, par pitié, écoutez mes dernières paroles et ma volonté.
Mes 19 ans recelaient encore assez d’inexpérience pour faire de moi un innocent. Un gamin en passe de devenir un jeune homme, qui aurait pu servir la patrie à tous les niveaux : j’aurais pu sauver des vies aux hôpitaux en étant médecin, en soignant des cadres du Ministère de l’Éducation Nationale, en soignant cet agent de sécurité qui a pressé la détente, me renvoyer auprès de mon Créateur. J’aurais pu être ce banquier qui facilite votre prêt, l’ingénieur et l’architecte qui construisent la maison du ministre, du président, l’artiste qui fait votre joie. J’aurais pu devenir l’éminent journaliste qui vous informe et vous forme. Mais, à cause de l’inhumanité de mes semblables, Haïtiens tout comme moi, je ne verrai plus le soleil se coucher ni se lever. Je n’aurai plus l’occasion d’aimer une belle demoiselle, ni plus tard d’engendrer une âme, qui me nommera papi. Mes proches, parents et amis devront pleurer ma mort jusqu’à ce que vienne la leur, sans jamais comprendre pourquoi.
Est-ce que ce monde est sérieux ?
L’univers crée chaque vie pour qu’elle soit sacrée. Par conséquent, ma vie comptait, toute vie compte. Ma mort, la mort d’un homme, est la mort de l’homme. Trop, bien trop de jeunes meurent chaque jour, comme qui dirait parce que les projectiles sont le plus souvent dirigés vers les plus dociles. Les innocents qui survivent sans poser de questions à notre État prédateur, coupable de fratricides, ne devraient plus jamais avoir à verser des larmes rouges… »
Même sous un soleil de plomb, aucun rayon, aucune lumière ne chasse les ombres qui planent jusqu’à lugubrer ma ville. En chaque ruelle, en chaque carrefour, coins et recoins, la mort guette chaque citoyen. Il pleut des projectiles sur ma ville. On y chasse même les plus dociles. Même Zamy Wanderson voit désormais noir, car la marée rouge se poursuit, car la marée rouge se déchaîne, tel un tsunami fracassant tout sur son chemin : les rêves d’une mère et d’un père pour leur fils, mes espoirs, mon avenir, mes amourettes, mes amitiés et tout ce que j’avais à offrir à ma société.
Que dis-je ? C’est plutôt par milliers que la marée rouge entraîne nos pères, nos mères, nos frères, nos sœurs, nos cousins, nos amis et tous les inconnus, dont le départ tragique nous fait verser des larmes de rage. Vague après vague, la marée rouge du quotidien infernal de l’Haïtien nous écœure tous, indistinctement, nous en sommes victimes.
Si par bonheur ta barque reste à flot, un devoir de mémoire s’impose à toi. Souviens-toi que le privilège de rester vivant en Haïti vient de m’être ôté, souviens-toi d’Evelyne Sncère, de Me Dorval, de Jovenel Moïse, de Jacques Roche, de Jean Dominique, souviens-toi de Dessalines, de tous ces homicides odieux… Il faut nous rendre à l’évidence : Port-au-Prince est devenu la vallée de l’ombre et de la mort, le paradis des démons moissonneurs d’âmes innocentes, tandis que certains clament haut et fort que leur Haïti est différente.
Comment peut-on connaître la paix, avoir une conscience endormie sur le lit de la passivité ? L’omission fait de nous des complices, des coupables de maintes tendances suicidaires. Comment peut-on aspirer au bonheur tout en faisant la queue à destination de son cercueil ? Ce paradoxe met à nu la réalité de tout Haïtien, local ou expatrié, même ceux qui meurent à petit feu des conséquences de l’immigration forcée, ceux qui pratiquent l’auto-séquestration face à l’insécurité, tout comme ceux qui pratiquent la politique de la tête et de la terre brûlée, arme en main, pour défendre je ne sais quels démons. Cette réalité finira-t-elle par nous déshumaniser, jusqu’à détruire l’ange en nous ?
À cette marée rouge qui se déchaîne, celle du sang de l’Haïtien qui coule vainement depuis sa capture en Afrique, pour le commerce triangulaire, depuis la traversée des négriers en haute mer, en passant par l’esclavage puis la révolution et des siècles d’auto-prédation en guise de gouvernance, s’ajoute aujourd’hui le sang fraîchement déversé sur le sol de Zamy Wanderson. Pourtant, toujours en quête d’une vie paisible, l’être haïtien demeure, à l’image de tant d’avenir gâché. Mais au final, qu’êtes-vous prêt à faire pour arrêter l’hémorragie ?
Nous tremblons devant une passivité récurrente. Nous nous indignons de constater l’incapacité d’une institution telle que le MENFP à gérer ce qu’elle nomme, je cite textuellement : « yon sitin anwiwon yon dizèn anseyan estajyè », dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, à travers leur bureau de communication. Zamy n’aura-t-il même pas droit au respect qu’il mérite, même dans la mort, chers dirigeants et forces vives de la nation ?
Marc Arthur Paul
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