Au sein de la Force publique, la Police nationale d’Haïti occupe une place particulière. La Constitution lui confie la garantie de l’ordre public et la protection de la vie et des biens des citoyens. Cette mission la place au plus près du citoyen, partout sur le territoire de la République.
En Haïti, la Force publique est souvent perçue à travers sa fonction de coercition. Pour beaucoup de citoyens, le policier est d’abord celui qui peut procéder à une arrestation ou signifier une contravention. Pourtant, la Police doit être d’abord celle qui protège et sert. Même lorsqu’elle contraint, c’est encore pour protéger.
Encore faut-il que le citoyen puisse connaître cette Police-là. Si sa fonction d’autorité lui est plus visible que sa capacité à lui porter secours lorsqu’il en a besoin, une part essentielle de sa mission disparaît à ses yeux. Mettre la PNH à la mesure de sa mission, c’est lui permettre d’être présente d’abord lorsque le citoyen a besoin de sa protection.
Dans la conjoncture sécuritaire actuelle, cette mission prend une dimension encore plus pressante. Les groupes armés cherchent à étendre leur contrôle sur de nouveaux territoires. Ils s’attaquent alors aux implantations de la Force publique qui leur font obstacle. Les commissariats et sous-commissariats deviennent des cibles. Le policier se retrouve ainsi exposé au même danger que la population à laquelle il doit porter secours.
Il n’est d’ailleurs pas extérieur à cette population. Il vit souvent, avec sa famille, dans ces mêmes quartiers vulnérables. Sous l’uniforme, il reste un citoyen exposé, avec les siens, aux mêmes épreuves, alors même que sa fonction lui impose une responsabilité particulière.
C’est dans cette réalité qu’on attaque nos commissariats. On les incendie. Certains deviennent non opérationnels, d’autres doivent être abandonnés. Dans son rapport d’octobre 2025, l’ONU indiquait qu’au 31 août, 79 des 413 installations policières du pays étaient non opérationnelles. Ce ne sont donc pas quelques incidents isolés. Cette vulnérabilité nous oblige à regarder ensemble la sécurité de la population et celle des policiers chargés de la protéger.
La situation sécuritaire qui se développe à Kenscoff permet de mesurer simplement l’ampleur du problème. Kenscoff appartient à l’arrondissement de Port-au-Prince et se trouve dans le prolongement immédiat de Pétion-Ville. Elle n’est ni lointaine ni perdue aux confins du pays. Pourtant, des groupes armés y attaquent des localités, terrorisent les populations et mettent à l’épreuve les capacités d’intervention de la police.
Si nous peinons à protéger Kenscoff, qu’en est-il des autres communes du pays et de leurs localités, parfois beaucoup plus éloignées, enclavées ou difficiles d’accès ?
Haïti est un pays montagneux. Sa sécurité doit aussi être pensée comme telle.
La géographie du pays doit compter dans notre manière de penser la sécurité publique. La mission de la PNH est nationale. Ses moyens ne peuvent donc pas être conçus essentiellement à partir des besoins des zones urbaines.
Un commissariat, un sous-commissariat ou un poste de police n’est pas seulement un lieu d’où s’exerce l’autorité de l’État. Il devrait être aussi un point à partir duquel la protection de la République peut atteindre la population.
Sa localisation ne devrait donc pas seulement répondre au découpage administratif. Elle devrait tenir compte du territoire à couvrir et du délai nécessaire pour atteindre le citoyen. Dans un pays montagneux, quelques kilomètres peuvent correspondre à des délais d’intervention très différents.
Depuis quelque temps, les véhicules blindés ont pris une place importante dans notre réponse à l’insécurité. Ils sont nécessaires. Ils protègent les policiers et permettent des interventions qui seraient autrement extrêmement dangereuses. Mais même en ville, les groupes armés ont appris à bloquer les axes, dresser des barricades, piéger des passages, immobiliser ou détruire des véhicules.
En montagne, le problème se pose autrement. Routes étroites, fortes pentes, axes peu nombreux, pistes difficiles : il suffit parfois de contrôler un passage pour compliquer considérablement l’accès à toute une zone.
Une Force publique qui dépend essentiellement de la route devient particulièrement vulnérable lorsque la route elle-même devient un instrument de contrôle du territoire.
Et puis, il y a les bâtiments eux-mêmes.
Un commissariat est attaqué : dans quel délai les renforts peuvent-ils arriver ?
Un policier est blessé : qui lui donne les premiers soins et comment est-il évacué ?
Le commissariat brûle : qui combat l’incendie si les sapeurs-pompiers sont loin ou ne peuvent l’atteindre ?
La route est coupée : comment porte-t-on assistance au poste isolé ?
La Constitution elle-même prévoit d’ailleurs le Service des pompiers parmi les sections spécialisées de la Police.
Ce sont des questions simples que le citoyen est en droit de poser à l’institution chargée de le protéger.
Car quelques réponses ponctuelles ne font pas un système. Qu’un commissariat dispose d’un équipement particulier, qu’une unité compte un policier formé aux premiers secours ou qu’un moyen aérien puisse être mobilisé à l’occasion ne suffit pas. Le soutien doit être prévu avant l’attaque, pas improvisé lorsqu’elle survient.
Un commissariat ne devrait jamais être une île. Il appartient à un réseau. Renforts, secours, évacuation, réponse à l’incendie : ce réseau doit pouvoir fonctionner même lorsque la voie principale est coupée.
Dans un pays montagneux, la mobilité aérienne policière doit faire partie de la réflexion sur les moyens d’intervention. Le blindé répond à certains besoins. La mobilité aérienne peut répondre à d’autres. Nous devons pouvoir disposer de moyens différents selon le territoire et les conditions d’intervention.
Lorsqu’une route est coupée ou que le relief ralentit l’arrivée des renforts, la possibilité de se déplacer autrement peut faire la différence entre un commissariat soutenu et un commissariat isolé.
Sécuriser un territoire ne consiste pas seulement à y intervenir lorsqu’il est attaqué. Il faut pouvoir y maintenir la protection de la population et éviter que le même espace soit à reprendre quelques semaines ou quelques mois plus tard.
Les groupes armés, eux, apprennent. Ils apprennent à bloquer les routes, à immobiliser les véhicules, à attaquer et incendier les commissariats.
L’institution doit apprendre elle aussi.
Chaque attaque doit produire un apprentissage : mieux protéger les postes exposés, mieux secourir les policiers et améliorer la capacité de renfort. Il ne suffit pas de remplacer ce qui a été détruit. Il faut tirer les leçons de ce qui s’est passé.
Cette exigence devient encore plus pressante alors qu’Haïti prépare des élections. Il faut sortir de la transition. Celle que nous vivons ne devrait ni être prolongée indéfiniment ni être remplacée par une autre. Les élections sont nécessaires ; leur sécurisation doit donc être préparée dès maintenant.
La PNH devra continuer à protéger la population et ses propres installations tout en permettant à l’appareil électoral de fonctionner, aux candidats de mener campagne et aux électeurs de participer au processus et d’aller voter. Nous demandons donc davantage encore à une institution qui peine déjà, par endroits, à tenir ses propres positions. Il faut lui en donner les moyens.
L’appui international peut venir, tarder, changer de forme ou diminuer. Nous ne pouvons pas penser notre institution nationale à partir de cette incertitude.
La Police nationale d’Haïti, elle, demeure.
Sa mission est définie par la Constitution. La géographie d’Haïti ne changera pas. Entre les deux se trouve une responsabilité de l’État : donner à la PNH une organisation, des moyens et un système de soutien conçus pour le territoire qu’elle doit sécuriser.
Chantal Volcy Céant
31 aout 2026
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