Port-au-Prince, 8 juin 2026 — Pendant quelques heures, le Conseil électoral provisoire (CEP) aura tenté de faire croire qu’il existait encore en Haïti une institution capable de tenir tête au pouvoir exécutif.
Communiqués offensifs, accusations d’inconstitutionnalité, dénonciation d’ingérence, révocation administrative, interdiction d’accès aux bureaux : le CEP semblait prêt à engager un véritable bras de fer avec la Primature autour du décret électoral et de la nomination d’Uder Antoine.
Cinq jours plus tard, tout était terminé.
Le décret est maintenu. Uder Antoine est installé. Le CEP parle désormais de « coordination » avec la Primature. Et ceux qui dénonçaient une violation de leur indépendance se retrouvent assis à la même table que le pouvoir qu’ils accusaient quelques jours auparavant.
Chronique d’une résistance institutionnelle aussi bruyante qu’éphémère.
2 juin : le CEP découvre qu’il ne contrôle plus le décret électoral
La crise éclate officiellement le mardi 2 juin 2026. Les membres du CEP découvrent un texte (le futur décret électoral) qu’ils affirment ne plus reconnaître.
Dans une note de presse particulièrement ferme, le Conseil affirme que le document présenté par le gouvernement est :
« totalement différent du projet de Décret électoral soumis à l’Exécutif par le CEP, le 24 avril 2026 ».
Le ton monte immédiatement.
Le CEP accuse la Primature de porter atteinte à son indépendance :
« Cette démarche confirme le caractère inconstitutionnel de la décision de la Primature qui viole le principe d’indépendance de tout Conseil électoral. »
Et comme pour rappeler qui devrait théoriquement piloter le processus électoral, les conseillers précisent :
« l’initiative d’élaboration du projet de Décret électoral relève de la compétence exclusive du CEP ».
Pendant quelques heures, le Conseil électoral donne l’impression de vouloir résister.
Pendant ce temps, Uder Antoine change de camp
Mais pendant que le CEP dénonce les modifications du décret électoral, le pouvoir avance déjà sur un autre terrain. Le même 2 juin, selon plusieurs informations concordantes, Uder Antoine — jusque-là directeur exécutif du CEP — est nommé secrétaire général de la Primature.
Le signal politique est fort.
Car Uder Antoine n’est pas un homme extérieur au CEP. Il connaît parfaitement les mécanismes internes du Conseil électoral et fait partie des figures administratives les plus influentes de l’institution avec son carnet d’adresse tant local qu’international.
Pour plusieurs observateurs, sa nomination marque déjà le début d’une reprise en main du CEP par l’Exécutif. Un CEP nommé en deux temps par les anciens membres du Conseil Présidentiel de Transition.
3 juin : le gouvernement frappe fort
Le lendemain, mercredi 3 juin, le gouvernement accélère brutalement. Dans une édition spéciale du journal officiel Le Moniteur, Uder Antoine est officiellement nommé directeur général du CEP. Cette fois, le Conseil électoral explose.
Les conseillers adoptent une résolution interne particulièrement sévère contre leur désormais ancien directeur exécutif. Le document accuse le gouvernement d’avoir élaboré un décret électoral violant « systématiquement » le principe d’indépendance du CEP.
Le Conseil reproche également à Uder Antoine :
« d’avoir accepté l’offre du Gouvernement comme Directeur Général du CEP au mépris de la confiance placée en lui ».
Et le texte ajoute :
« le Directeur Exécutif, Monsieur Uder Antoine, en acceptant le poste de Directeur Général sape le principe d’indépendance du CEP ».
Puis vient la sanction.
Le CEP décide :
- de résilier immédiatement le contrat de travail d’Uder Antoine ;
- de lui interdire l’accès aux locaux du Conseil ;
- et d’exiger la remise immédiate des matériels en sa possession.
La résolution est signée par les neuf membres du CEP :
- Jacques Desrosiers, président ;
- Jacceus Joseph, vice-président ;
- Peterson Pierre-Louis, secrétaire général ;
- Nemrod Sanon, trésorier ;
- Marie Florence Mathieu ;
- Rose Thérèse Magalie Georges ;
- Schnaïda Adély ;
- Yves Marie Edouard.
Patrick Saint-Hilaire est le seul n’avoir pas signé (…)
À ce moment-là, beaucoup pensent assister à une véritable rupture entre le CEP et la Primature. Mais le pouvoir, lui, ne recule pas.
Le BINUH salue la promulgation du nouveau décret électoral comme une étape importante vers la tenue d’élections inclusives et crédibles, dans l’attente de la publication du calendrier électoral et d’autres mesures en faveur du rétablissement des institutions démocratiques.
4 juin : le début du recul
Moins de vingt-quatre heures plus tard, le ton change déjà. Dans une correspondance adressée au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, le président du CEP Jacques Desrosiers reconnaît l’existence d’un « profond désaccord » autour de la nomination d’Uder Antoine.
Il affirme même que cette situation risque :
« de plonger le pays encore plus dans la crise ».
Mais au lieu d’annoncer une confrontation institutionnelle, le président du CEP demande finalement une rencontre avec la Primature :
« afin de discuter des points de désaccord ».
Le Conseil commence alors à descendre progressivement de sa position de résistance. Le réalisme politique venait de remplacer les déclarations de principe.
Puis survient le basculement
Malgré :
- les accusations d’inconstitutionnalité ;
- la révocation officielle d’Uder Antoine ;
- l’interdiction d’accès aux bureaux ;
- et les dénonciations répétées d’ingérence,
le gouvernement maintient sa ligne.
Le décret électoral est publié. Uder Antoine est installé comme directeur général. Et surtout, le président même du CEP apparaît lors de cette installation.
L’image résume à elle seule toute la séquence. Quelques jours plus tôt, le Conseil expliquait au pays que le gouvernement violait son indépendance constitutionnelle. Quelques jours plus tard, le même Conseil participe au processus qu’il dénonçait.
En Haïti, certaines crises politiques meurent parfois plus vite que les communiqués qui les annoncent.
Le samedi 6 juin 2026. L’Ambassade des États-Unis en Haïti a pris la parole pour saluer la publication par le gouvernement haïtien du décret électoral actualisé, qu’elle qualifie d’étape importante dans le processus devant conduire à la tenue d’élections dans le pays.
7 juin : le CEP entre dans la « coordination »
Le 7 juin, le dernier acte est posé. Dans un nouveau communiqué publié après une rencontre avec le Premier ministre, le CEP annonce vouloir :
« poursuivre ce cadre de concertation afin de renforcer les mécanismes de coordination liés à l’avancement du processus électoral ».
Les accusations ont disparu. Les dénonciations aussi. Même la colère contre Uder Antoine semble s’être évaporée. En cinq jours, le CEP est passé :
- de la résistance ;
- à la négociation ;
- puis à la coordination officielle avec le pouvoir exécutif.
« Le PM a parlé et a frappé fort »
Dans plusieurs milieux politiques, cette séquence est interprétée comme une démonstration de force du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé face à un Conseil électoral jugé proche de l’ancien Conseil Présidentiel deTransition (CPT)
Selon certains observateurs, les membres actuels du CEP n’auraient « ni l’autorité morale, ni la personnalité politique nécessaires » pour conduire des élections véritablement libres, inclusives et crédibles dans le contexte actuel.
Car enfin :
- le CEP dénonce un décret ;
- accuse le gouvernement de violer la Constitution ;
- révoque Uder Antoine ;
- lui interdit l’accès aux bureaux ;
- puis finit par accepter sa nomination et entrer dans un cadre de coordination avec la Primature.
Le Premier ministre, lui, n’a reculé sur rien. « Le PM Alix Didier Fils-Aimé a parlé et a frappé fort », résume un observateur politique. Dans certains cercles, l’ironie est devenue encore plus mordante. Pour paraphraser une célèbre formule politique adaptée à cette crise :
« Après ce que le PM Fils-Aimé a fait au CEP, s’ils n’ont pas démissionné en bloc, c’est qu’ils ne sont pas des hommes et des femmes. »
Une phrase dure, brutale même, mais qui traduit le niveau de discrédit que cette séquence a provoqué autour du Conseil électoral dans une partie de l’opinion publique.
Un CEP encore indépendant ?
C’est désormais toute la question. Car l’indépendance d’un organe électoral ne se mesure pas dans les communiqués ou les déclarations de principe. Elle se mesure dans sa capacité à résister lorsque le rapport de force devient défavorable. Or, dans cette affaire, le CEP a finalement reculé sur presque tous les fronts.
Et dans l’opinion publique, une interrogation commence désormais à s’installer :
Ce CEP peut-il diriger encore le processus électoral… ou accompagnera-t-il simplement des décisions déjà prises ailleurs ?
Brigitte Benshow
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