Les statistiques retiendront que le Maroc a battu Haïti 4-2. Les livres d’histoire raconteront le retour des Grenadiers à la Coupe du monde après cinquante-deux ans d’absence. Mais ceux qui ont vécu ce Mondial garderont un autre souvenir : celui d’un peuple qui a transformé chaque stade américain en un morceau d’Haïti. La Diaspora Haïtienne au rendez-vous.
« Grenadye alaso ! »
Le cri de guerre hérité de Vertières est devenu l’une des bandes-son de cette Coupe du monde. D’Atlanta à Philadelphie, les milliers de supporters haïtiens venus des États-Unis, du Canada, des Caraïbes, de France et d’ailleurs ont électrisé les tribunes avec une ferveur qui a souvent éclipsé le résultat des rencontres.
Bien avant le coup d’envoi, les abords des stades vibraient déjà au rythme du rara. Tambours, conques de lambis, drapeaux bleu et rouge, chants, danses, grillades improvisées : la Coupe du monde prenait des allures de fête nationale haïtienne.
Au Mercedes-Benz Stadium d’Atlanta, avant la rencontre face au Maroc, l’entrée des Grenadiers a été accompagnée par des centaines de supporters scandant « Grenadye alaso » avec une telle intensité que les joueurs eux-mêmes semblaient portés par cette vague populaire. Quelques jours auparavant, à Philadelphie contre le Brésil, la scène s’était déjà répétée : Haïti jouait presque à domicile.
Une énergie qui a conquis bien au-delà de la diaspora
L’une des plus belles surprises de ce Mondial est venue des tribunes.
Dans plusieurs vidéos devenues virales, des supporters marocains, mais aussi des fans d’autres sélections, reprennent eux aussi le célèbre « Grenadye alaso ! » dans une ambiance de communion. Pendant quelques instants, les rivalités sportives disparaissaient derrière une même passion du football.
Rarement une équipe éliminée au premier tour aura suscité autant de sympathie auprès des autres supporters.
Haïti n’a pas seulement participé à la Coupe du monde.
Elle l’a fait vibrer.
Rien n’a éteint la flamme
Avant même le tournoi, la FIFA avait demandé le retrait du symbole de Vertières figurant sur le maillot des Grenadiers, estimant qu’il ne respectait pas ses règles relatives aux symboles autorisés sur les équipements de compétition. Pour de nombreux Haïtiens, cette décision avait été ressentie comme un effacement d’un symbole majeur de l’histoire nationale.
Puis sont venus les débats autour de certaines décisions arbitrales, notamment lors de la rencontre contre l’Écosse, qui ont alimenté un profond sentiment d’injustice chez de nombreux supporters.
Enfin, après le match contre le Maroc, un nouvel épisode est venu nourrir les discussions : alors que l’explosion de joie avait accompagné ce qui semblait être le premier but inscrit par Lenny Joseph dans cette Coupe du monde, la FIFA a finalement attribué cette réalisation comme un but contre son camp du défenseur marocain, considérant que l’action avait été provoquée par la pression offensive de l’attaquant haïtien.
Ni cette décision, ni les revers sportifs, ni les polémiques n’ont réussi à refroidir les tribunes.
Au contraire.
À chaque difficulté, les chants devenaient plus puissants.
À chaque but encaissé, les encouragements redoublaient.
À chaque coup de sifflet final, les joueurs étaient acclamés comme des vainqueurs.
Les supporters haïtiens n’étaient pas venus célébrer uniquement des résultats. Ils étaient venus défendre une identité, accompagner une génération de joueurs et rappeler qu’après cinquante-deux ans d’absence, le simple fait de retrouver la scène mondiale constituait déjà une victoire.
Une autre image d’Haïti
Dans un contexte où Haïti est trop souvent associée aux crises sécuritaires, politiques ou humanitaires, cette Coupe du monde a offert une image différente du pays.
Une image de solidarité.
Une image de créativité.
Une image de dignité.
Les supporters ont démontré qu’un peuple peut rayonner même lorsque le score lui est défavorable. Leur enthousiasme est devenu un véritable message adressé au monde : celui d’une nation qui refuse de se laisser définir uniquement par ses difficultés.
Pendant trois semaines, les tribunes haïtiennes ont raconté une autre histoire d’Haïti.
Une histoire faite de musique, de culture, de fraternité, d’espérance et d’un patriotisme joyeux.
Les statistiques retiendront les buts de Wilson Isidor et le but contre son camp provoqué par Lenny Joseph. Les archives conserveront les résultats.
Mais les images qui survivront probablement à cette Coupe du monde seront celles des tribunes.
Ces milliers de drapeaux flottant ensemble.
Ces familles venues parfois de plusieurs États américains pour soutenir les Grenadiers.
Ces enfants découvrant leur premier Mondial.
Et ce cri repris bien au-delà de la communauté haïtienne :
« Grenadye alaso ! »
Plus qu’un slogan.
Une identité.
Une mémoire.
Une promesse.
Les Grenadiers quittent le Mondial avec la tête haute.
Leurs supporters, eux, repartent en ayant offert au football une leçon universelle : le courage, la fidélité et l’amour d’un pays ne se mesurent jamais au tableau d’affichage.
Brigitte Benshow
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