Santo Domingo / Port-au-Prince, 19 juillet 2026. Lorsque près de huit détenus sur dix présentent des troubles de santé mentale, la prison ne peut plus être considérée comme un simple lieu d’exécution des peines. En République dominicaine, cette réalité, révélée lors du Euro Summit 2026, met en évidence les profondes failles du système judiciaire et sanitaire. Mais de l’autre côté de l’île, en Haïti, la situation est encore plus dramatique : avant même de parler de santé mentale, les prisonniers luttent quotidiennement pour survivre.
Selon la psychiatre médico-légale Nubia Lluberes, près de 80 % des détenus dominicains souffrent de troubles psychiques, contre environ 20 % dans la population générale. Intervenant lors de la conférence « La justice sans santé mentale n’est pas la justice », elle a expliqué que cette surreprésentation ne traduit pas une plus grande criminalité des personnes atteintes de maladies mentales, mais l’échec des systèmes de santé et de justice à intervenir avant que les crises ne conduisent à l’incarcération.
Forte de son expérience dans les prisons du Texas et dans des établissements psychiatriques carcéraux, la spécialiste décrit un cercle vicieux : absence de diagnostic précoce, manque de soins communautaires, intervention policière inadaptée, puis détention sans véritable traitement. Une fois derrière les barreaux, les détenus voient leur état se dégrader, exposés à un risque accru de suicide, de violences et d’un recours excessif à la force.
Pour rompre cette spirale, elle recommande l’adoption du Sequential Interception Model (SIM), un modèle développé aux États-Unis qui prévoit des interventions coordonnées à chaque étape du parcours judiciaire afin d’orienter les personnes en crise vers des soins plutôt que vers la prison. Parmi les priorités proposées figurent le renforcement des services communautaires de santé mentale, la formation des policiers et magistrats ainsi qu’une meilleure coordination entre hôpitaux, tribunaux et établissements pénitentiaires.
« Que se passe-t-il lorsqu’une personne atteinte d’une maladie mentale commet une infraction à cause de son état ? C’est cette question que notre société doit avoir le courage de se poser », a insisté le Dr Nubia Lluberes.
Haïti : quand la survie relègue la santé mentale au second plan
Si la République dominicaine reconnaît aujourd’hui l’ampleur de sa crise psychiatrique en prison, Haïti fait face à une tragédie d’une tout autre dimension.
Le système carcéral haïtien figure parmi les plus surpeuplés au monde. Selon les données les plus récentes (Statista 2025), le taux d’occupation des prisons haïtiennes atteint 302 % le plus élevé de toute l’Amérique latine et des Caraïbes — devant le Guatemala, qui approche les 300 %. Ce taux a pu dépasser 450 % lors de pics antérieurs de surpopulation, selon des études menées entre 2017 et 2018, illustrant l’ampleur chronique du problème plutôt qu’une amélioration récente.
Fin septembre 2025, plus de 7 200 hommes, femmes, garçons et filles étaient détenus dans les prisons haïtiennes. Le système judiciaire, dysfonctionnel, peine à juger les affaires : 82 % des détenus sont maintenus en détention provisoire, parfois pendant des mois voire des années, sans jamais avoir été jugés. Les personnes condamnées sont souvent incarcérées avec des détenus en attente de jugement, et des enfants sont fréquemment détenus avec des adultes — en violation des Règles Nelson Mandela, le standard international en matière de gestion pénitentiaire.
L’effondrement sécuritaire du pays a aggravé la situation : en mars 2024, les deux principales prisons de la capitale — le pénitencier national de Port-au-Prince et la prison de Croix-des-Bouquets — ont été attaquées par des bandes armées, provoquant l’évasion de 4 600 détenus, dont plusieurs chefs de gangs notoires qui ont depuis renforcé les rangs de groupes armés.
Dans ces prisons, les conditions matérielles atteignent un niveau critique. Une étude de l’Université de Floride publiée en décembre 2022 dans la revue Frontiers in Medicine a révélé que les hommes détenus dans les prisons haïtiennes consomment en moyenne moins de 500 calories par jour, un niveau proche de la famine, exposant plus de 75 % d’entre eux à un risque de scorbut et de béribéri. Les chercheurs ont également constaté que les détenus ne sont pas nourris pendant les périodes de confinement, alors que l’approvisionnement informel par les familles — longtemps une bouée de sauvetage — s’est effondré avec la multiplication des blocages routiers liés à la violence des gangs. Selon l’ONU, 185 détenus sont morts en une seule année en Haïti, en grande partie des suites de maladies liées à la malnutrition.
Dans un tel contexte, la santé mentale disparaît pratiquement des politiques publiques. Il n’existe quasiment aucun dispositif psychiatrique structuré dans les prisons haïtiennes. Les traumatismes, les psychoses, les dépressions sévères ou les troubles anxieux évoluent sans diagnostic ni traitement. Les détenus ne cherchent plus seulement à préserver leur équilibre psychologique : ils tentent avant tout de rester en vie.
Face à cette crise, les autorités haïtiennes ont lancé, le 19 janvier 2026, une « Caravane nationale de réduction de la surpopulation carcérale et de la détention préventive prolongée », pilotée par le ministère de la Justice et de la Sécurité publique. La phase pilote a débuté par l’audition en habeas corpus de vingt détenus incarcérés depuis plusieurs années sans jugement pour des infractions mineures, avec une extension prévue aux départements de l’Ouest, du Nord et du Sud. L’ampleur du problème — des milliers de détenus en attente de jugement depuis des années — rend toutefois l’impact à court terme de cette initiative incertain.
Deux prisons, deux réalités, une même urgence
Les deux pays partagent plusieurs maux : un système judiciaire lent, des prisons surpeuplées et un manque chronique de ressources qui transforment les établissements pénitentiaires en véritables entrepôts humains.
La différence est toutefois fondamentale. En République dominicaine, la crise de santé mentale est désormais identifiée, documentée et fait l’objet de propositions de réforme. En Haïti, c’est l’ensemble du système carcéral qui s’est effondré, au point où les besoins les plus élémentaires — nourriture, eau, soins médicaux — ne sont plus garantis.
Cette comparaison rappelle une vérité souvent ignorée : une prison qui ne soigne pas aggrave la maladie, et une prison qui ne nourrit plus cesse tout simplement d’être un établissement de justice.
Au-delà des frontières, les deux situations démontrent qu’aucune réforme judiciaire ne peut réussir sans intégrer pleinement la santé mentale. Car lorsqu’un État enferme des personnes sans leur offrir les soins indispensables, il ne protège plus seulement la société : il entretient une crise humaine dont les conséquences dépassent largement les murs des prisons.
Brigitte Benshow
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