Santiago (Chili) / Port-au-Prince, 19 juin 2026 — Le scandale des enfants haïtiens introuvables au Chili prend une dimension encore plus préoccupante. Alors que les autorités chiliennes recherchent plus de 200 mineurs arrivés dans le pays dans le cadre de programmes de réunification familiale, de nouvelles révélations du média BioBioChile soulèvent des interrogations sur un vol charter ayant transporté plus d’une centaine d’enfants haïtiens et dont le trajet réel ne correspondrait pas à l’itinéraire officiellement déclaré.
Au cœur du dossier figure le vol WAL-801, exploité par Caribbean Sun, qui aurait quitté Port-au-Prince le 15 octobre 2025 avec près de 150 passagers à destination du Chili. Selon les informations publiées par BioBioChile, environ 124 passagers étaient des enfants et adolescents haïtiens âgés de 6 à 15 ans.
Pourtant, selon les documents consultés par les enquêteurs, l’appareil n’aurait pas suivi la route initialement prévue. Alors qu’il devait rejoindre Santiago selon un itinéraire déterminé à l’avance, le vol aurait effectué une escale non programmée à Lima, au Pérou.
C’est à ce moment que survient l’un des éléments les plus troublants de l’affaire.
Selon la dénonciation reçue par le département de contrôle chilien « Contraloría », plusieurs mineurs auraient été débarqués à Lima avant d’être transférés dans un autre appareil, un McDonnell Douglas MD-83 identifié sous le même numéro de vol WAL-801. À ce jour, aucune explication officielle n’a été fournie sur les raisons de cette opération, ni sur l’autorité qui l’aurait autorisée.
Le second appareil est finalement arrivé à Santiago plusieurs heures après l’horaire prévu avec 154 passagers à bord, dont 44 enfants seulement. Les autorités chiliennes reconnaissent aujourd’hui ne pas disposer d’une traçabilité complète permettant de déterminer avec certitude ce qu’il est advenu de tous les mineurs initialement enregistrés sur le trajet.
Plus inquiétant encore, BioBioChile affirme que plusieurs institutions de l’État chilien — notamment la Direction générale de l’aéronautique civile (DGAC), la Police d’investigation (PDI), le Service national des migrations, la Sous-secrétairerie à l’enfance et le Défenseur des droits de l’enfant — auraient déjà été informées d’irrégularités concernant ce type d’opérations au moment même où ces vols étaient effectués.
Ces révélations viennent renforcer les conclusions du prérapport de la Contraloría qui met en évidence de graves failles au sein du Service national des migrations (SERMIG). Les enquêteurs dénoncent notamment l’absence de vérification systématique des liens familiaux, le manque de contrôle des accompagnateurs, des bases de données incomplètes et l’incapacité de retracer plusieurs centaines d’enfants après leur arrivée sur le territoire chilien.
Face à l’ampleur du scandale, le président José Antonio Kast a ordonné la création d’une force spéciale chargée de retrouver les mineurs concernés. Réunie à La Moneda, la cellule de crise regroupe le ministère de l’Intérieur, le ministère du Développement social, le Service national des migrations, les forces de police et le ministère public.
Le ministre de l’Intérieur Claudio Alvarado a affirmé que le président Kast avait exigé une action « avec la plus grande urgence » afin de déterminer où se trouvent les enfants et dans quelles conditions ils vivent actuellement.
Cependant, plusieurs sources consultées par Le Quotidien 509 affirment que les alertes concernant ces voyages de mineurs haïtiens ne datent pas de 2025 ni même de 2024. Selon ces informations, des signalements auraient circulé dès 2023, sans qu’aucune mesure corrective significative ne soit adoptée par les autorités compétentes.
Si ces éléments sont confirmés par l’enquête, la question ne sera plus seulement de savoir comment plus de 200 enfants ont disparu des radars administratifs, mais également pourquoi les alertes préexistantes n’ont pas conduit à une intervention plus rapide des institutions chargées de leur protection.
Dans le dossier chilien, les autorités de Santiago pointent aujourd’hui des défaillances du système de contrôle chilien. Cependant, si des centaines d’enfants ont quitté Haïti à bord de vols charters entre 2023 et 2025, plusieurs questions demeurent :
- Qui a vérifié les autorisations parentales ?
- Qui a vérifié l’identité des accompagnateurs ?
- Les actes de naissance ont-ils été authentifiés ?
- L’IBESR a-t-il été informé de ces départs massifs de mineurs ?
- La DIE disposait-elle des listes de passagers ?
- Les compagnies aériennes ont-elles transmis les manifestes complets ?
- Existe-t-il des dossiers de sortie du territoire pour chacun de ces enfants ?
Comment plus d’une centaine d’enfants ont-ils pu embarquer sur des vols charters internationaux sans que les mécanismes de contrôle de l’État haïtien ne détectent d’éventuelles irrégularités ?
Alors que le Chili tente aujourd’hui de reconstituer le parcours de centaines de mineurs, une autre question demeure entière : combien d’enfants ont réellement quitté Haïti dans le cadre de ces programmes et où se trouvent-ils aujourd’hui ?
L’enquête judiciaire ouverte pour possible traite d’êtres humains devra désormais déterminer si les défaillances constatées relèvent d’une simple négligence administrative ou d’un réseau plus structuré ayant exploité les vulnérabilités de milliers de familles haïtiennes cherchant à rejoindre leurs proches à l’étranger.
Une certitude demeure : plus les investigations progressent, plus le dossier révèle des zones d’ombre qui dépassent largement le cadre d’un simple programme de réunification familiale. Pour l’instant, les autorités haïtiennes se taisent sur le sujet.
Brigitte Benshow
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