« Un acte de trop », dit le gouvernement. On pourrait presque saluer la soudaine prise de conscience : après des années d’indifférence face aux massacres, aux déplacements forcés, aux viols collectifs, aux écoles brûlées et aux hôpitaux abandonnés, il aura donc fallu la disparition d’un hôtel mythique pour que « la tolérance zéro » soit enfin décrétée.
Soudainement, la culture devient sacrée. L’Hôtel Oloffson, joyau architectural, est érigé en symbole de l’identité haïtienne. Et pourtant, ce même joyau, laissé à l’abandon depuis des années par l’ISPAN et le Ministère de la culture, n’a bénéficié d’aucune mesure de protection. Il n’y avait pas de patrouille, pas de sentinelle, malgré la présence annoncée des troupes kenyanes censées sécuriser les « sites stratégiques ».
Les communiqués du CPT et la Primature dénoncent un “nouveau cap” franchi par les bandits. Un nouveau cap ? Comme si brûler des maisons populaires, des églises, des écoles, des bibliothèques communautaires n’avait jamais été jugé aussi grave. Comme si la République ne réagissait qu’à partir du moment où l’esthétique et le tourisme étaient menacés. Les morts ne suffisaient pas — il fallait la chute d’un bâtiment « noble » pour déclencher une indignation officielle.
« L’âme de Port-au-Prince » est en deuil, selon la Primature. Mais cette âme, cela fait longtemps qu’elle se consume dans l’indifférence d’un pouvoir sourd et aveugle. Ce n’est pas l’incendie de l’Oloffson qui la tue : c’est l’abandon, l’impunité, les politiques creuses. C’est l’oubli volontaire des lieux de mémoire, des zones populaires, des enfants disparus.
Et puis viennent les refrains habituels :
« L’heure est à l’unité nationale », « Toutes les ressources seront mobilisées », « Ce crime ne restera pas impuni ». Ces promesses usées sont récitées à chaque tragédie, puis oubliées aussitôt la poussière retombée. Les fameuses « ressources mobilisées » semblent être les plus furtives de toute l’administration publique : invisibles, inaudibles, inefficaces.
La phrase finale est peut-être la plus glaçante :
« Vous ne détruirez pas Haïti. »
Mais qui sont ces « vous » ? Les bandits ? Certes. Mais les vrais fossoyeurs d’Haïti ne sont pas que dans les ghettos : ils siègent aussi dans les bureaux climatisés, les hautes sphères où l’inaction est politique. Ce ne sont pas seulement les fusils qui détruisent : ce sont les silences, les complicités, les promesses creuses.
Ces communiqués sont une tragédie en habit de discours patriotique. Il sonne comme un cri lancé dans le vide, un texte de trop, rédigé par un État de trop tard. À force de répéter “ça suffit” sans agir, le gouvernement a fini par s’exclure lui-même du récit national. L’Oloffson est en cendres. Et l’autorité de l’État avec.
Brigitte Benshow
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