Port-au-Prince, 23 juin 2026 – Pendant que le Chili mobilise ses institutions pour retrouver des centaines d’enfants haïtiens dont la situation suscite de graves inquiétudes, les autorités haïtiennes brillent par leur absence. Aucun communiqué officiel, aucune mission diplomatique annoncée, aucune déclaration publique. Un silence qui interpelle face à la gravité des faits révélés ces dernières semaines.
Au cœur du dossier se trouvent plusieurs centaines d’enfants haïtiens arrivés au Chili entre 2023 et 2025. Selon les autorités chiliennes, de nombreuses irrégularités auraient été relevées dans les procédures ayant permis leur entrée sur le territoire. Un prérapport de la Contraloría générale de la République du Chili a mis en évidence des anomalies administratives et des lacunes dans les mécanismes de contrôle.
L’affaire a pris une nouvelle dimension lorsque le Service national des migrations du Chili (SERMIG) a déposé une plainte pour des faits pouvant s’apparenter à un trafic d’êtres humains. Une enquête pénale a été ouverte par le parquet chilien, tandis que la Police d’investigation (PDI) a été chargée de localiser plusieurs mineurs dont les adresses déclarées ne correspondent pas aux lieux où ils résident réellement. 64 ont été localisés selon les dernières informations officielles.
Face à la gravité des révélations, le président chilien José Antonio Kast a ordonné la mise en place d’une cellule de crise gouvernementale chargée de coordonner les investigations et de suivre le dossier.
Un consul rappelé et une enquête sur les visas
La semaine dernière, devant le Sénat chilien, le directeur du Service national des migrations, Frank Sauerbaum, a confirmé que le gouvernement de Gabriel Boric avait rappelé en octobre 2025 le consul du Chili à Port-au-Prince, Rafael du Monceau de Bergenda, après des dénonciations et des enquêtes portant sur de possibles irrégularités dans la délivrance de visas.
Selon les informations présentées aux parlementaires chiliens, ces soupçons s’inscrivent dans une enquête plus large visant à déterminer comment des milliers de ressortissants haïtiens, dont un nombre important de mineurs, ont pu entrer au Chili dans le cadre de programmes de regroupement familial. Le parquet poursuit désormais ses investigations afin d’établir d’éventuelles responsabilités administratives ou pénales.
Santiago dépêche un ambassadeur spécial en Haïti
Dans un autre développement significatif, le ministère chilien des Affaires étrangères a annoncé le 20 juin 2026 la nomination de Marco Antonio Aguayo Tamsec, alors ambassadeur du Chili au Honduras, au poste d’ambassadeur en mission spéciale en Haïti.
Le diplomate est chargé de superviser l’ensemble des activités de l’ambassade du Chili à Port-au-Prince et de coordonner les efforts de la chancellerie avec les autorités haïtiennes et les organismes concernés afin de recueillir des informations susceptibles d’aider à localiser les enfants haïtiens au Chili.
Il dirige également l’équipe consulaire dépêchée en Haïti et dispose de pouvoirs étendus pour ordonner les démarches jugées nécessaires à l’amélioration des procédures consulaires ainsi qu’à la préparation de la réouverture du consulat chilien à Port-au-Prince.
Les questions qui se posent en Haïti
À ce jour, ni le ministère des Affaires étrangères, ni l’Institut du Bien-être social et de Recherches (IBESR), ni le Ministère de l’Intérieur, ni le ministère de la Communication, n’ont annoncé publiquement de mesures spécifiques liées à cette enquête. Aucune mission officielle n’a été rendue publique et aucun mécanisme d’accompagnement des familles concernées n’a été présenté.
L’affaire soulève également des questions sur les procédures appliquées en Haïti avant le départ de ces mineurs. Comment les autorisations de voyage ont-elles été délivrées ? Quels contrôles ont été effectués pour vérifier les liens de parenté invoqués dans les demandes de regroupement familial ? Les documents présentés aux autorités migratoires et consulaires ont-ils fait l’objet des vérifications requises ?
Alors que des compatriotes, des enfants de ce pays martyrisé par les gangs, sont potentiellement exposés à l’exploitation, au trafic ou à l’abandon dans un pays étranger, Port-au-Prince regarde ailleurs. Ce silence n’est pas seulement indécent. Il est complice de négligence.
Haïti, déjà pointée du doigt pour sa crise humanitaire et la traite interne d’enfants par les gangs, donne l’image d’un État qui abandonne ses citoyens les plus vulnérables dès qu’ils franchissent les frontières.
Les autorités chiliennes ont envoyé une équipe au Consulat du Chili à Port-au-Prince pour vérifier les procédures. De notre côté ? Toujours rien. Pas une demande d’information officielle, pas une offre de coopération, pas une ligne de communication avec les familles haïtiennes concernées au Chili. Pendant que notre rédaction et celle d’autres médias haïtiens relaient dignement l’information, le pouvoir reste muet. Même l’UNICEF n’a pas encore réagit sur cette affaire.
Ce mutisme général renforce les pires soupçons. Les enfants haïtiens ne sont pas des marchandises. Ils ne sont pas des statistiques qu’on peut ignorer parce que « les acteurs ont d’autres priorités ». Protéger ses ressortissants à l’étranger est un devoir élémentaire.
Il est temps que les autorités haïtiennes sortent de leur torpeur. Qu’elles exigent des explications complètes du Chili, qu’elles contactent les familles, qu’elles envoient une mission consulaire, qu’elles participent à l’enquête internationale si nécessaire.
Le silence n’est plus une option. Haïti mérite mieux. Ses enfants, surtout, méritent mieux que cet abandon d’État.
Brigitte Benshow
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