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Migration : Depuis que j’ai appris le suicide de Pierre Damas Bel

La Rédaction by La Rédaction
septembre 2, 2026
in A la une, Actualités, National
Reading Time: 5 mins read

Il avait 20 ans. Mon fils en a 17.
Et depuis que j’ai appris la mort de Pierre Damas Bel, quelque chose en moi refuse de se taire.
Parce qu’il avait 20 ans.
Parce que mon fils en a 17.
Parce qu’entre 17 et 20 ans, il n’y a pas un monde.
Il n’y a presque rien.
Quelques années seulement.
Quelques rêves de plus.
Quelques blessures de moins.
Quelques lendemains qu’on n’a pas encore eu le temps d’imaginer.
Et je pense à toutes ces mères haïtiennes qui regardent leurs enfants grandir avec une peur qu’elles n’osent même plus nommer.
Nous faisons semblant d’être forts.
Nous disons à nos enfants :
« Tout ira bien. »

Mais comment leur dire que tout ira bien quand nous-mêmes, nous ne savons plus où poser notre propre peur ?
Comment leur expliquer que le monde est beau alors qu’ils nous voient pleurer en silence ?
Nous pensions qu’ils ne remarquaient pas.
Erreur.
Ils voient tout.
Ils voient notre inquiétude quand le téléphone sonne.
Ils voient notre visage quand nous apprenons qu’il y a encore eu des morts.
Ils entendent les conversations que nous croyons avoir à voix basse.
Ils voient les départs.
Ils voient les familles séparées.

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Ils voient les parents chercher un visa, une résidence, un travail, une porte de sortie.
Ils voient Haïti se vider de ses enfants.
Et maintenant, ils voient même des enfants dormir dans la rue parce que la violence leur a volé leur maison, leur sécurité, parfois même leur famille.

J’ai vu cette photo d’une petite fille.
Une toute petite fille.
Peut-être quatre ans. Peut-être cinq.
Je ne connais pas son nom.
Je ne connais pas son histoire.
Mais je l’ai vue dormir sur un trottoir.
Une enfant. Sur un trottoir.
Et cette image me hante.
Parce qu’à cet âge-là, un enfant devrait dormir dans les bras de sa mère.
Dans un petit lit.
Sous un drap.
Avec quelqu’un qui lui dit :
« Dors, mon bébé. Je suis là. »
Mais elle dort dehors.
Et peut-être que lorsqu’elle ouvre les yeux, elle cherche encore un visage qu’elle ne retrouvera plus.

Alors dites-moi :
Qu’est-ce que nous sommes devenus ?
Quand une petite fille haïtienne peut perdre sa famille et se retrouver à dormir sur un trottoir…
Quand nos jeunes doivent quitter leur pays pour avoir une chance de vivre…
Quand ceux qui partent découvrent que même ailleurs, l’exil peut devenir une autre forme d’angoisse…
Quand un jeune de 20 ans peut arriver au point où la vie devient tellement lourde qu’il ne voit plus comment continuer…
Qu’est-ce que nous sommes en train de faire à nos enfants ?
Nous leur avons transmis notre langue.
Notre musique.
Notre histoire.
Notre fierté.
Mais sommes-nous en train de leur transmettre aussi notre peur ?
La peur de rester.
La peur de partir.
La peur de ne jamais revenir.
La peur de perdre quelqu’un.
La peur de recevoir un appel.
La peur de demain.
La peur de vivre.
Et je suis fatiguée.

Fatiguée de voir des Haïtiens mourir et de voir le monde continuer comme si nous n’étions que des chiffres.
Fatiguée de voir nos drapeaux apparaître sur les réseaux sociaux après chaque tragédie.
Fatiguée des « Repose en paix ».
Fatiguée des prières qui deviennent des réflexes parce que nous n’avons plus les moyens de faire autre chose.
Fatiguée de devoir expliquer à nos enfants pourquoi leur pays est devenu un endroit où l’on apprend à survivre avant même d’apprendre à rêver.
Et pourtant…
Je refuse de croire que notre histoire doit finir ainsi.
Je refuse de croire que nous sommes condamnés à devenir un peuple sans maison.
Un peuple qui regarde son pays brûler depuis les fenêtres d’un autre pays.
Un peuple dispersé aux quatre coins du monde, portant Haïti dans ses valises, dans son accent, dans sa cuisine, dans ses chansons, dans ses blessures.
Nous ne pouvons pas continuer comme ça.
Parce qu’un peuple ne disparaît pas seulement lorsque ses terres sont détruites.
Un peuple disparaît lorsque ses enfants cessent de croire en demain.
Il disparaît lorsque ses jeunes ne veulent plus construire.
Il disparaît lorsque ses mères n’osent plus rêver pour leurs enfants.
Il disparaît lorsque la souffrance devient normale.
Et moi, je refuse que la souffrance devienne normale.
Je refuse que la mort d’un jeune homme de 20 ans soit seulement une nouvelle qui fera mal pendant quelques jours.
Je refuse que la photo d’une petite fille dormant sur un trottoir devienne simplement une image parmi des milliers d’autres.
Je refuse que nous devenions insensibles parce que nous avons trop vu.
Je refuse de m’habituer.
Pierre avait 20 ans.
Cette petite fille a peut-être 4 ou 5 ans.
Mon fils en a 17.
Et derrière ces trois âges, il y a toute une génération qui nous regarde.
Une génération qui nous demande, sans même parler :
« Est-ce que vous allez faire quelque chose pour nous ? »
Alors oui, j’ai peur.
J’ai mal.
Je suis en colère.
Je suis indignée.
Et j’ai honte parfois.
Pas honte d’être haïtienne.
Jamais!
Mais honte de ce que nous sommes devenus capables d’accepter.

Parce que nous ne pouvons pas continuer à enterrer nos enfants, à exiler nos enfants, à traumatiser nos enfants et ensuite prétendre que nous sommes encore en train de construire leur avenir.

Il faut nous réveiller.
Il faut nous parler.
Il faut nous organiser.
Il faut protéger nos enfants.
Il faut écouter nos jeunes.
Il faut reconstruire notre pays, même si cela commence par de petites choses.
Parce que si nous ne faisons rien…
nous ne disparaîtrons pas en un seul jour.
Nous disparaîtrons petit à petit.
Un enfant à la fois.
Une famille à la fois.
Un départ à la fois.
Un rêve à la fois.
Et un jour, peut-être, nous nous réveillerons dans un monde où Haïti existera encore sur une carte…
mais où ses enfants ne seront plus là pour l’habiter.

Pierre, je ne te connaissais pas.
Mais tu me rappelles mon fils.
Cette petite fille, je ne la connais pas non plus.
Mais elle pourrait être la mienne.
Et c’est peut-être cela, le plus terrible.

Nous sommes tous les enfants de cette même terre.
Et aujourd’hui, cette terre nous demande :
Jusqu’à quand allez-vous me laisser mourir ?

Melissa Hyppolite

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