Le collège Canapé-Vert menacé de spoliation : « sommes-nous déjà tombé plus bas ? ». Lettre ouverte en hommage et en soutient à Madame Frank Paul et au Collège Canapé-Vert
C’est grâce au pouvoir du savoir que l’homme se tient debout. Je suis un ancien du Collège Canapé-Vert. J’ai été, durant douze années, former pour retenir que le savoir demeure le bien le plus précieux que l’on puisse acquérir. Avant d’être un citoyen, avant d’être un homme révolté, j’ai été un élève formé dans ces murs. Et l’on ne touche pas impunément à ce qui vous a appris à tenir debout.
Apprendre aujourd’hui que le Collège Canapé-Vert serait menacé de spoliation, c’est recevoir un coup en pleine mémoire. C’est sentir la colère monter, mais aussi une tristesse plus grave encore : celle de voir un pays s’acharner contre ses propres fondations morales.
Le CCV n’est pas un simple bâtiment à l’angle des rues Rennes et Bois-Patate. Le CCV est une respiration dans l’histoire éducative d’Haïti. Un établissement scolaire ou votre bource ne compte pas, ou le plus important est l’ameublement de votre cerveau. Le CCV est une promesse tenue pendant plus d’un demi-siècle. Et au cœur de cette promesse, il y a une femme : « Madame Frank Paul. »
Depuis 1953 Madame Frank Paul enseigne. Depuis 1953, elle façonne des consciences, trace des chemins, redresse des destins, en bon faiseur d’avenir. Depuis 1953, elle a choisi l’école comme on choisit un sacerdoce : sans bruit, sans calcul, sans autre ambition que de servir.
Lorsque le séisme de 2010 a jeté Port-au-Prince à genoux, Madame Frank Paul ne s’est pas retirée. Elle n’a pas cédé à la fatigue de l’âge ni au découragement national. Elle a reconstruit. Seule. Courageusement. Elle a relevé le Collège Canapé-Vert avec un bâtiment antisismique, comme on dresse un rempart contre l’oubli et la résignation. Pendant que le pays cherchait ses repères, elle continuait à offrir un avenir. Et aujourd’hui, que lui répond-on : Un papier d’huissier … ? Des pressions… ? Des convocations obscures… ? Des visites intimidantes… ?
Pas la justice claire et digne d’un État de droit, mais l’usure. Pas le débat légal, mais la peur. Pas la loi, mais sa caricature. Il y a quelque chose de profondément indécent, presque obscène, à vouloir expulser une école. Il y a quelque chose de révoltant à vouloir épuiser une femme de plus de soixante-dix ans de carrière au lieu de la protéger. Il y a quelque chose de dangereux, surtout, à laisser croire que dans ce pays, même une vie irréprochable peut être piétinée.
Madame Frank Paul ne demande ni faveur ni passe-droit. Elle demande ce que tout citoyen est en droit d’exiger : le respect de la loi, la paix, la reconnaissance d’une vie donnée à la nation. Quand un État ne protège plus ses éducateurs, il signe son propre abandon. Quand une école devient vulnérable, c’est l’avenir qui vacille. Quand la loi n’est plus soutenue par la force morale et institutionnelle, elle cesse d’être une boussole et devient un mot creux. Nous, anciens du Collège Canapé-Vert, ne pouvons pas nous taire. Parce que se taire, ce serait trahir ce que cette école nous a appris. Parce que l’indifférence serait une seconde spoliation, plus grave encore. Madame Frank Paul dit qu’elle n’a plus la force de se battre. Mais sa voix, elle, porte loin.
Et tant qu’elle portera, nous serons là pour l’amplifier. On peut tenter d’expulser des murs. Mais on n’expulse pas une vie consacrée à l’éducation. On ne déloge pas la dignité. On ne confisque pas l’héritage moral d’une nation sans se condamner soi-même. Que ce pays se regarde enfin en face. Et qu’il choisisse, une bonne fois pour toutes, entre la prédation et la reconnaissance, entre la peur et la justice, entre l’oubli et l’honneur. Le Collège Canapé-Vert mérite protection.
Madame Frank Paul mérite respect. Haïti mérite mieux.
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