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Martelly, Bodeau et Privert : candidater à la présidence d’Haïti ou périr politiquement ?

Sanctionnés par Ottawa, Washington et, pour l'un d'eux, Bruxelles, Michel Joseph Martelly, Gary Bodeau et Jocelerme Privert ont choisi d'affronter les urnes plutôt que l'oubli. Leur candidature n'est pas un luxe, c'est l'unique moyen de rester vivants dans l'arène politique haïtienne. Et c'est au Conseil électoral provisoire (CEP) que se jouera la vraie bataille, celle de la démocratie et de l'impartialité.

La Rédaction by La Rédaction
octobre 26, 2026
in A la une, Actualités, Editorial, Grands dossiers, L'edito 509
Reading Time: 6 mins read
Martelly, Bodeau et Privert : candidater à la présidence d’Haïti ou périr politiquement ?

Entouré de partisans le vendredi 23 octobre 2026, l’ancien président Michel Martelly (2011-2016) dépose son dossier au CEP. Son nom figurait déjà, depuis le 16 octobre, parmi les candidats inscrits en ligne. Il court sous la bannière de Debloke.

Gary Bodeau, ancien député de Delmas et ex-président de la Chambre des députés, figure lui aussi sur la liste des inscrits en ligne du CEP. Il porte les couleurs de la plateforme Rekonsilye. Six des dix organisations qui la composent l’ont désigné le 15 septembre ; deux s’y sont opposées, deux se sont abstenues.

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Le changement d’étiquette n’est pas anodin. Martelly quitte l’ombre du PHTK, le parti « Tèt Kale » qui portait l’image de son crane rasé et qui n’a pas été retenu pour ce scrutin. Bodeau délaisse Bouclier pour Rekonsilye et renonce à reconquérir son siège de Delmas. Nouveaux drapeaux, mêmes réseaux : l’un et l’autre se défont d’une marque usée sans lâcher leur base.

Des sanctions qui n’ont jamais fermé la porte

Michel Martelly est sanctionné par le Canada depuis novembre 2022 pour financement présumé de gangs. Les États-Unis ont suivi en août 2024, l’accusant de trafic de drogue et de blanchiment. L’Union européenne l’a visé à son tour en décembre 2025.

Gary Bodeau est sanctionné par le Canada depuis décembre 2022, puis par les États-Unis depuis le 5 avril 2023, au titre de la loi Magnitsky. Washington lui reproche d’avoir monnayé des votes et des nominations ministérielles à la Chambre.

Ils ne sont pas seuls. L’ancien président provisoire Jocelerme Privert, également candidat sous le groupement Ayiti Transforme, est sanctionné par le Canada depuis février 2023 pour des liens présumés avec les gangs ; il rejette ces accusations.

Aucun de ces hommes n’a été condamné par un tribunal : les sanctions sont des mesures administratives unilatérales, non des jugements. Leur application n’engage guère Haïti ou particulièrement le CEP mais leurs conséquences sont très préjudiciables aux sanctionnés et peuvent se prolonger dans la normalité des relations ou des liens d’amitié d’Haïti avec les pays ou organisations qui sanctionnent. D’ailleurs la France et l’Union Européenne l’ont également souligné.

La réjouissance des uns ou la mauvaise foi des autres ont voulu faire accroire que le décret du 5 octobre a anéanti la portée des sanctions pour certaines personnalités sanctionnées. Cela est une interprétation erronée des dispositions contenues dans les précédents décrets et amendements. Car,  contrairement à une idée répandue, le décret électoral n’a jamais interdit en toutes lettres la candidature des personnes sanctionnées par Washington, Ottawa ou Bruxelles. Il exigeait seulement un certificat de la Banque de la République d’Haïti (BRH) attestant l’absence d’interdiction de chéquier. Cette pièce a disparu de la version du décret publiée au Moniteur le 6 octobre. Seules les sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU restent un motif d’exclusion.

Rien à perdre

Les sanctions ont déjà produit l’essentiel de leurs effets : avoirs gelés à l’étranger, visas révoqués, banques prudentes, personae non gratae, partenaires qui évitent la photo. Une mesure de plus ne changerait plus grand-chose. Se taire, en revanche, serait accepter une mort politique lente, sans mandat ni tribune, avec des alliés qui partent un à un.

Le calcul est donc simple. Validés par le CEP, ils deviennent des candidats légitimes au regard de la loi haïtienne, et la sanction étrangère s’efface devant le verdict des urnes. Recalés, ils dénonceront un processus partial et se poseront en victimes, ce qui soudera encore leur base. Dans les deux cas, ils restent au centre du jeu.

Une chaise à la table des négociations

Loin de les affaiblir, la course les renforce. En Haïti, la transition se négocie autour de tables où gouvernement, CEP, partis et groupements discutent du décret, du calendrier et, demain, du partage du pouvoir. Les amendements successifs du décret sont eux-mêmes nés de la pression des partis. Qui n’est pas candidat n’y a pas de chaise.

Le terrain est éclaté : dix-huit candidats à la présidence à cette date, et 35 structures politiques ayant atteint le quota de 30 000 membres requis pour présenter des candidats. Fanmi Lavalas affirme avoir finalement réuni ce quota, mais son nom ne figure toujours pas sur la liste en ligne du CEP. Pour l’emporter au premier tour, il faut la majorité absolue ou plus de 25 points d’avance sur le deuxième. Un second tour est donc probable, et chaque point de pourcentage devient une monnaie d’échange.

Martelly, nom connu de tout le pays et de la diaspora, peut perdre et pourtant faire le roi en reportant ses voix. Bodeau, homme des arrangements parlementaires à la tête de dix organisations, mise sur ses candidats au Sénat et à la Chambre. Chaque élu se convertira en voix de ratification, en ministères, en postes. Et face aux chancelleries, un candidat porté par des milliers d’électeurs pèse plus lourd qu’un sanctionné isolé.

La sanction les avait exclus du cercle diplomatique ; la candidature les replace au cœur du jeu national. Même battus, ils sortiront de la campagne avec des voix, des élus et des alliances à monnayer.

Paris et Bruxelles brandissent l’exigence d’intégrité

Les partenaires européens n’ont pas tardé à réagir. Le 8 octobre, l’ambassadeur de France, Gautier Lekens, a été reçu par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Selon le communiqué de son ambassade, il a plaidé pour des candidats répondant aux exigences d’intégrité. Il a aussi rappelé l’attachement de Paris à la pleine application des sanctions de l’ONU et de l’UE.

L’ambassadrice de l’Union européenne, Hélène Roos, a porté le même message dans un entretien exclusif accordé au Quotidien 509 le 20 octobre. Elle y insiste sur l’intégrité qui doit caractériser le prochain représentant d’Haïti, tout en affirmant que la solution à la crise ne peut être qu’haïtienne.

« Les électrices et électeurs haïtiens devront faire leur choix en conscience. Ils devront se demander quel type de dirigeant ils souhaitent placer à la tête de leur pays, quelles garanties ils attendent en matière de démocratie, d’État de droit et de sécurité. Quelle image aussi ils veulent que leur pays renvoie à ses partenaires sur la scène internationale. C’est leur choix souverain. C’est aussi leur responsabilité démocratique. L’intégrité des candidats est l’enjeu central ; elle sera un facteur déterminant de la crédibilité de ce scrutin. « 

Le message ne nomme personne, mais il vise clairement les candidats sanctionnés, à commencer par Martelly, inscrit sur la liste de l’Union Européenne. Il est pourtant à double tranchant. Il accroît la pression sur le CEP. Il offre aussi aux intéressés un argument de campagne tout trouvé : la souveraineté. Dans la presse haïtienne, des voix rappellent déjà que l’intégrité des dirigeants ne se décrète pas dans les ambassades et que les diplomates sont tenus à la non-ingérence.

Alors, comment analyser en profondeur la déclaration de Jean-Henry Céant, qui a affirmé sur les ondes de Scoop FM qu’il préfère se tenir à l’écart du scrutin pour lui-même, motivé par le risque d’un éventuel ostracisme à l’égard d’Haïti de la part du pays qui l’a, à tort ou à raison, sanctionné ? Cela est un autre débat.

Le CEP au pied du mur

Martelly et Bodeau n’ont rien à perdre ; Jocecelerme Privert un peu moindre,  le CEP, lui, a tout à prouver. Le Conseil doit déjà gérer un calendrier qui vacille : le premier tour prévu le 13 décembre ne se tiendra pas à la date annoncée, et les inscriptions sont prolongées jusqu’au 31 octobre. Des observateurs, dont l’Observatoire pour la bonne gouvernance et la démocratie, s’inquiètent des retouches successives du décret.

C’est pourtant sur la validation des candidatures que l’institution sera jugée. Le décret ne retient plus que les sanctions de l’ONU comme motif d’exclusion. Le CEP devra appliquer la règle écrite, la même pour tous, sans céder ni aux pressions des chancelleries ni aux calculs des états-majors locaux.

Sa décision dira si les élections de la transition reposent sur le droit ou sur l’arbitraire. Elle dira aussi qui, des urnes ou des listes de sanctions, aura le dernier mot sur l’avenir politique d’Haïti.

Brigitte Benshow

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Tags: BodeaudeblokeMartellyrekonsilyesanctions

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