Le récent report du calendrier électoral, annoncé par le Conseil électoral provisoire au nom des contraintes sécuritaires, relance une inquiétude devenue familière : celle d’un retour sans cesse repoussé à la légitimité populaire.
Déjà, la question du coût annoncé des prochaines élections — près de 250 millions de dollars — soulevait un doute sérieux sur la faisabilité d’un processus électoral dans un pays aux ressources exsangues. À cette contrainte matérielle s’ajoute aujourd’hui, une fois de plus, l’argument sécuritaire, devenu depuis plusieurs années le principal obstacle invoqué à l’organisation du scrutin.
Depuis l’assassinat de Jovenel Moïse le 7 juillet 2021 et les diverses transitions qui ont suivi, Haïti vit dans une suspension prolongée de la légitimité populaire. Sous le gouvernement d’Ariel Henry hier, comme sous les autorités actuelles de la transition aujourd’hui, l’insécurité est devenue à la fois une réalité dramatique et la justification récurrente de report du retour aux urnes.
Mais à force de revenir comme une évidence, l’impossible électoral soulève désormais une question plus profonde : peut-on gouverner durablement un pays en s’habituant à l’absence de légitimité populaire ?
Dans notre tradition constitutionnelle, le principe de la souveraineté nationale a toujours occupé une place centrale, même si l’histoire politique haïtienne n’a pas été épargnée par les dérives autoritaires, les ruptures institutionnelles et les confiscations du pouvoir. Cette tension entre le principe proclamé et la pratique réelle fait justement apparaître l’importance du suffrage comme fondement de la légitimité démocratique.
La Constitution de 1987 s’inscrit dans cette continuité, mais elle franchit un pas décisif. Par son esprit comme par sa lettre, elle ne se contente pas d’affirmer la souveraineté nationale : elle en organise la garantie en consacrant l’universalité des citoyens comme source de la volonté politique. Le suffrage n’en est pas une simple formalité électorale ; il est la condition même de l’expression légitime du pouvoir.
Le report récent du calendrier électoral ne constitue donc pas seulement un ajustement technique. Il révèle une impasse plus profonde : celle d’un pays où les conditions minimales d’exercice de la souveraineté populaire ne cessent de se dérober.
L’insécurité, aujourd’hui invoquée pour justifier ce nouveau report, n’est pas un prétexte inventé de circonstance. Elle est une réalité brutale : territoires échappant au contrôle de l’État, populations déplacées, quartiers entiers livrés à la peur, circulation entravée, administration paralysée. Dans ces conditions, prétendre organiser des élections comme si de rien n’était relèverait de la fiction institutionnelle ou de l’irresponsabilité purement et simplement. Encore faut-il stigmatiser le manque de sincérité du Conseil électoral qui savait que le temps imparti pour réaliser le premier tour des élections dans le calendrier rendu public à la hâte n’était qu’une chimère.
Mais l’autre danger serait d’accepter, sans cadre ni limite, que cette impossibilité devienne un état permanent. Car une transition ne peut être comprise à titre provisoire et justifiable que si elle demeure orientée vers une sortie sérieuse et acceptable. Le provisoire ne peut devenir une forme normale de gouvernement. Le réalisme ne doit pas devenir l’alibi de l’enlisement.
Pour le citoyen déplacé, le jeune sans carte d’identification, la famille recluse dans un quartier sous tension, le report n’est pas une abstraction : c’est une citoyenneté suspendue. À force d’attendre des élections sans cesse repoussées, le plus grand risque n’est pas seulement institutionnel : c’est l’habitude de vivre sans demander de comptes.
C’est ici que la question politique rejoint l’exigence constitutionnelle. Le suffrage n’est pas seulement un moment de désignation ; il est aussi un mécanisme de reddition de comptes. Il permet au peuple de renouveler, corriger ou sanctionner l’exercice du pouvoir. Quand cette possibilité disparaît durablement, ce n’est pas seulement un scrutin qui est reporté : c’est le lien de responsabilité entre gouvernants et gouvernés qui se distend.
Le Pacte national signé en début d’année a certes permis de stabiliser temporairement la transition. Dans un contexte de vide institutionnel, un accord politique peut éviter l’effondrement. Mais aucun pacte, aussi utile soit-il, ne peut se substituer durablement à la légitimité populaire. Un accord politique peut suspendre une crise. Il ne saurait, à lui seul, refonder durablement la légitimité de l’État.
La vraie responsabilité des autorités aujourd’hui n’est donc ni de promettre l’impossible, ni de banaliser l’attente. Elle est de dire la vérité sur les obstacles, de fixer un cap réaliste, de rendre des comptes sur les étapes à franchir, et de montrer qu’une issue reste possible.
Une démocratie peut survivre à un report. Elle survit plus difficilement à l’habitude de l’attente. Car lorsque l’impossible devient le langage ordinaire du pouvoir, ce n’est plus seulement une élection qui recule : c’est la confiance même du citoyen dans la République qui s’effiloche.
Chantal Volcy Céant
13 Avril 2026
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