La commune de Léogâne, cité historique et carrefour stratégique de la Région des Palmes, se trouve aujourd’hui plongée dans une forme d’exil administratif intérieur qui interpelle la conscience citoyenne et la rigueur du droit. Si la Constitution de 1987 et les différents décrets sur la déconcentration dessinent les contours d’un État serviteur, la réalité vécue par les Léogânais témoigne d’une rupture brutale du contrat social. Cette absence de l’État ne se manifeste pas seulement par un vide institutionnel, mais par une négation quotidienne des principes fondamentaux qui régissent le service public dans toute nation civilisée, avec des répercussions désastreuses sur le tissu économique et la sécurité des citoyens.
L’un des piliers de l’action administrative est sans conteste le principe de continuité, lequel stipule que le service public, répondant à un besoin d’intérêt général, ne doit subir aucune interruption injustifiée. Or, à Léogâne, le constat est sans appel : depuis 2018, les infrastructures de l’Électricité d’Haïti (EDH) sont devenues de simples vestiges d’une époque révolue. En privant la commune de courant électrique pendant plus de sept ans, l’État ne commet pas une simple erreur technique, il s’installe dans une carence fautive durable. L’obscurité qui enveloppe la cité d’Anacaona à la tombée de la nuit n’est pas qu’une absence de lumière ; elle est le moteur principal d’une insécurité galopante. Sans éclairage public, les espaces communs deviennent des zones de non-droit où les bandes armées et la délinquance prospèrent, paralysant ainsi toute vie sociale et communautaire après le crépuscule.
Cette faillite énergétique se double d’une agonie économique sans précédent. Dans une commune à fort potentiel industriel et commercial comme Léogâne, l’absence d’électricité force les entrepreneurs, les artisans et les petits commerçants à dépendre de générateurs privés dont les coûts d’exploitation sont prohibitifs. Cette « taxe sur l’énergie » asphyxie les investissements locaux, empêche la conservation des produits périssables et réduit drastiquement la compétitivité des entreprises de la zone. Le silence des transformateurs de l’EDH est en réalité le bruit de fond d’une économie qui s’effondre, incapable de générer les emplois nécessaires à une jeunesse désœuvrée, laquelle, faute de perspectives, devient une proie facile pour l’instabilité.
Cette rupture de continuité s’accompagne d’une violation flagrante du principe d’égalité devant le service public, principe qui exige que chaque citoyen bénéficie d’un accès équitable aux prestations de l’État. La situation de la Direction Générale des Impôts (DGI) à Léogâne illustre parfaitement cette discrimination géographique. Il est juridiquement et moralement insoutenable qu’un contribuable léogânais soit contraint de s’exiler temporairement vers la commune de Petit-Goâve pour obtenir un simple matricule fiscal ou accomplir ses formalités administratives. Cette centralisation résiduelle impose aux administrés des coûts de transport exorbitants et des risques sécuritaires accrus sur les axes routiers, souvent contrôlés par des groupes criminels. En exigeant le paiement de l’impôt sans offrir la proximité des services permettant de s’en acquitter, l’État adopte une posture d’extracteur de ressources plutôt que de prestataire de services, rompant ainsi l’équilibre nécessaire entre les charges publiques et les bénéfices citoyens.
Pourtant, le cadre légal haïtien offre tous les outils nécessaires à une gestion décentralisée et efficace. L’article 66 de la Constitution de 1987 consacre la commune comme l’unité administrative et politique de base de la République, ce qui implique une dotation obligatoire en infrastructures fonctionnelles. De même, le Décret du 17 mai 2005 rappelle que l’action publique doit se rapprocher de l’administré pour garantir l’efficacité. À Léogâne, l’État semble ignorer ses propres lois. Le principe de mutabilité, qui oblige l’administration à adapter ses services à l’évolution des besoins de la population, est totalement méprisé. Alors que la ville s’étend et que sa démographie explose, l’offre de service public régresse, créant un décalage dangereux entre les aspirations légitimes de la population et l’inertie des bureaux centraux de la capitale.
Cette absence de politique générale dans la Région des Palmes nourrit un sentiment de désolation qui dépasse le cadre purement administratif pour atteindre le cœur de la souveraineté nationale. Lorsqu’un État devient invisible, il perd sa légitimité et sa capacité à protéger. Le vide laissé par les institutions est inévitablement comblé par des pouvoirs parallèles, affaiblissant l’autorité de la loi et la confiance dans le pacte républicain. Léogâne ne demande pas une faveur, elle exige l’application du droit. La restauration des réseaux de l’EDH et l’autonomie complète d’un bureau de la DGI locale sont des impératifs juridiques découlant de la responsabilité de l’État pour faute lourde par omission.
La marginalisation de Léogâne est le symptôme d’une République qui s’effrite à sa base. Restaurer l’État dans cette région nécessite une volonté politique qui dépasse les discours de circonstance pour s’ancrer dans des actions concrètes. Il est impératif que les autorités perçoivent enfin que la stabilité nationale et la relance économique dépendent de l’équité territoriale. Un État qui ne sert pas ses citoyens là où ils vivent, et qui les abandonne à l’obscurité et à la bureaucratie fuyante, est un État qui se condamne à l’insignifiance. Pour Léogâne, l’heure est à l’exigence d’une présence publique tangible, car la justice administrative et la sécurité économique sont les socles sur lesquels doit se reconstruire la nation.
Daniel VEILLARD
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