La publication du calendrier électoral par le Conseil électoral provisoire (CEP) a replacé dans l’actualité les conditions nécessaires à la tenue du scrutin. Elle ouvre une nouvelle étape du processus électoral engagé par le gouvernement de transition.
En présentant ce calendrier, le CEP a toutefois rappelé que son exécution demeure subordonnée à deux conditions essentielles : la disponibilité des ressources financières et l’amélioration du climat sécuritaire. Cette réserve est pleinement justifiée.
Mais l’organisation matérielle des élections ne résume pas, à elle seule, les exigences de la démocratie. La campagne électorale répond, elle aussi, à une nécessité fondamentale. C’est sous cet angle qu’il convient aujourd’hui d’en mesurer toute l’importance.
La question des élections est généralement abordée sous l’angle de leur organisation.
Organiser des élections exige des ressources importantes. Cela suppose également que les électeurs, le personnel électoral, les observateurs et les candidats puissent participer au processus dans des conditions de sécurité suffisantes. Il faut donc financer les opérations électorales, protéger les centres de vote, sécuriser le matériel, permettre aux électeurs et au personnel électoral de circuler sans danger et de voter en toute sérénité. Tout cela est indispensable.
Tel est le point de vue de l’institution chargée d’organiser les élections. Mais la Constitution invite à regarder plus loin. Elle affirme que la souveraineté nationale appartient au peuple.
Le peuple n’exerce pas lui-même, en permanence, l’ensemble des pouvoirs publics. Mais lui seul peut en confier l’exercice à des femmes et à des hommes qu’il choisit pour gouverner, légiférer, administrer les collectivités territoriales et représenter les citoyens à différents niveaux de l’État.
C’est précisément ce choix que les élections doivent permettre.
Encore faut-il que ce choix puisse s’exercer en connaissance de cause. C’est précisément à cette exigence que répond la campagne électorale.
La fin de la transition passe par le retour à la gouvernance démocratique, par l’aboutissement du processus électoral et l’installation des dirigeants légitimes. À cette fin, les citoyens devront éventuellement désigner un président de la République, des sénateurs, des députés, des maires, des membres des conseils municipaux, des CASEC, des ASEC ainsi que les autres représentants prévus par les lois de la République.
À première vue, ces élections paraissent très différentes. Elles concernent pourtant un seul et même peuple, appelé à choisir, à chaque niveau de l’organisation de l’État, celles et ceux qui exerceront des responsabilités publiques en son nom.
Ainsi, la souveraineté nationale demeure une. Seul son exercice est confié à des représentants différents, selon les responsabilités que chacun aura à assumer. Cependant, on ne confie pas l’exercice des pouvoirs publics à des inconnus. Encore faut-il que le peuple puisse choisir en connaissance de cause.
Avant de voter, les citoyens doivent pouvoir entendre les candidats, connaître leur vision du pays, apprécier leur compétence, mesurer leur intégrité, confronter leurs propositions à celles de leurs adversaires et se demander lesquels méritent véritablement leur confiance.
Les candidats, eux aussi, ont besoin de cette rencontre. Ils doivent pouvoir présenter leur projet, expliquer leurs choix, répondre aux interrogations, défendre leurs propositions et convaincre les électeurs qu’ils sont en mesure d’assumer les responsabilités auxquelles ils aspirent.
Les citoyens ont besoin d’entendre les candidats. Les candidats, eux aussi, doivent pouvoir être entendus. C’est précisément la raison d’être de la campagne électorale.
Souvent, on réduit la campagne électorale à une période de propagande, de meetings, d’affiches ou de messages diffusés dans les médias. Pourtant, sa fonction est beaucoup plus importante. Elle constitue le temps de la rencontre entre le peuple souverain et celles et ceux qui sollicitent son mandat pour exercer les pouvoirs publics en son nom.
La confiance sur laquelle repose toute représentation démocratique ne naît pas le jour du scrutin. Elle se construit avant le vote. Le bulletin déposé dans l’urne n’en est que l’aboutissement. C’est à la lumière de cette fonction de la campagne électorale que la question de la sécurité prend une dimension nouvelle.
Si la campagne électorale constitue l’un des moments où le peuple prépare l’exercice de sa souveraineté, une conséquence s’impose alors naturellement : elle doit pouvoir se dérouler librement sur l’ensemble du territoire national.
Généralement, la sécurité est envisagée sous l’angle de l’organisation des élections. Il faut sécuriser les centres de vote, protéger le matériel électoral, garantir le déroulement du scrutin. Mais elle est également indispensable bien avant le jour du vote. Elle ne devient pas une exigence électorale le jour du scrutin. Elle l’est bien avant. Elle doit garantir la libre circulation des citoyens et particulièrement des candidats, et permettre les rassemblements les plus larges tout au cours de la période de campagne.
Un candidat à la présidence de la République demande à recevoir un mandat national. Il doit pouvoir présenter sa vision du pays, expliquer ses priorités et convaincre des citoyens vivant dans des réalités très différentes.
Les candidats aux fonctions législatives doivent, eux aussi, parcourir le territoire correspondant au mandat qu’ils sollicitent. Chaque candidat au Sénat souhaite rencontrer les citoyens des communes de son département, tandis que les futurs députés poursuivent leurs échanges avec les électeurs de leurs circonscriptions respectives.
Les candidats aux fonctions municipales et aux institutions des sections communales doivent également pouvoir aller à la rencontre des populations auprès desquelles ils sollicitent un mandat.
À chaque niveau, la question demeure la même : à qui les citoyens accepteront-ils de confier l’exercice d’une part des pouvoirs publics ?
La campagne électorale sert à répondre à cette question.
Lorsque cette rencontre devient impossible, c’est l’exercice même de la souveraineté nationale qui s’en trouve affecté.
Comment un candidat à la présidence de la République peut-il rencontrer les citoyens sur l’ensemble du territoire national si certaines régions lui sont inaccessibles ?
Comment un candidat au Sénat peut-il parcourir toutes les communes de son département si plusieurs d’entre elles échappent à toute activité politique normale ?
Comment un candidat à la députation peut-il dialoguer avec tous les électeurs de sa circonscription lorsque certains quartiers sont devenus impraticables ?
Comment les candidats aux mairies, aux CASEC, aux ASEC et aux autres fonctions des collectivités territoriales peuvent-ils solliciter la confiance des citoyens lorsqu’ils ne peuvent se rendre librement dans les communes ou les sections communales qu’ils souhaitent représenter ?
Mais la difficulté ne concerne pas uniquement les candidats. Elle concerne tout autant les citoyens.
Lorsque cette rencontre ne peut avoir lieu, les électeurs sont privés d’une partie des éléments qui leur permettent de former leur jugement et de décider à qui ils accorderont leur confiance.
L’insécurité ne compromet donc pas seulement l’organisation matérielle des élections.
Elle risque également d’affaiblir le processus par lequel le peuple choisit librement celles et ceux auxquels il confiera, à chaque niveau de la République, l’exercice des pouvoirs publics.
La sécurité apparaît ainsi sous un jour nouveau.
Elle ne constitue pas seulement une condition du bon déroulement du calendrier électoral.
Elle est aussi l’une des garanties qui permettent au peuple d’exercer pleinement sa souveraineté.
En fait, la démocratie ne consiste pas uniquement à organiser un scrutin.
Elle suppose également que les citoyens puissent rencontrer librement celles et ceux qui sollicitent leur confiance, les entendre, les questionner, les comparer et les évaluer avant de décider lesquels exerceront, en leur nom, les responsabilités publiques que leur confie la Constitution.
Le Conseil électoral provisoire a souligné que la disponibilité des ressources financières et l’amélioration du climat sécuritaire demeurent deux conditions essentielles à la réalisation du calendrier électoral. Si les ressources financières permettent d’organiser les élections, la sécurité est également indispensable au plein déroulement de la campagne électorale. Or celle-ci constitue l’un des moments où le peuple exerce sa souveraineté en choisissant celles et ceux auxquels il en confiera l’exercice. À ce titre, la question sécuritaire dépasse les seules exigences de l’organisation matérielle du scrutin. Elle touche directement aux conditions qui permettent la pleine expression de la souveraineté nationale.
Chantal Volcy Céant
3 aout 2026
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