Port-au-Prince, 26 août 2026 — Le massacre de Kenscoff provoque un nouveau sursaut sécuritaire de l’État haïtien. Au lendemain de l’attaque armée qui a fait au moins 47 morts et plus de 50 personnes enlevées dans la nuit du 23 au 24 août, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a réuni à la Primature le haut commandement de la Force de répression des gangs (FRG).
Le message du Gouvernement se veut désormais sans ambiguïté : reprendre le terrain, briser l’emprise des groupes armés et protéger les populations civiles.
L’appareil sécuritaire en alerte
Sur instruction du chef du Gouvernement, le ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Patrick Pélissier, a réuni mercredi les principaux responsables de l’appareil sécuritaire : le commandant de la FRG, le général de division mongol Erdenebat Batsuuri, le directeur général a.i. de la PNH, André Jonas Vladimir Paraison, le ministre de la Défense Mario Andrésol et le major-général Jonas Jean des Forces armées d’Haïti.
L’objectif est de coordonner le déploiement opérationnel sur le terrain et d’actualiser l’évaluation de la menace.
Selon le communiqué du Gouvernement, « la chaîne de commandement est en alerte » et « l’appareil sécuritaire est en mouvement ». L’État affirme vouloir reprendre les zones frappées par les gangs, « par la force si nécessaire », et rétablir l’ordre public.
Quelques heures après le massacre, le Premier ministre avait déjà réuni les responsables de la Défense, de la Justice, des FAd’H et de la PNH, ainsi que les maires de Port-au-Prince, Pétion-Ville et Kenscoff toujours selon le communiqué de la Primature.
Le Fonds d’assistance économique et sociale (FAES) a également été mobilisé afin d’apporter une assistance urgente aux victimes et à leurs familles.
Une aide internationale promise depuis 2022
La Force de répression des gangs aujourd’hui déployée en Haïti est l’aboutissement d’un processus enclenché près de quatre ans plus tôt. Le 9 octobre 2022, le Premier ministre de l’époque, Ariel Henry, avait adressé une lettre au Secrétaire général des Nations Unies pour solliciter le déploiement immédiat d’une « force armée spécialisée internationale », face à la paralysie du pays imposée par les gangs et à la résurgence du choléra.
Cette demande avait débouché, un an plus tard, sur la résolution 2699 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée le 2 octobre 2023, autorisant la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) en Haïti, dirigée par le Kenya. Les premiers contingents kényans étaient arrivés sur le terrain en 2024.
Le 30 septembre 2025, le Conseil de sécurité a franchi une nouvelle étape en autorisant, pour une période initiale de douze mois, la transformation de cette mission en une Force de Supression des gangs (FSG), dotée d’un mandat plus robuste sous le chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Un Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti (UNSOH) a également été créé pour lui fournir un soutien logistique — vivres, carburant, infrastructures, moyens aériens et maritimes.
Les premiers contingents de cette nouvelle force sont arrivés en Haïti en avril 2026. Elle devrait compter près de 5 550 membres, soit environ cinq fois les effectifs de la mission précédente. Au 8 juillet 2026, selon le dernier rapport du Secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité, seuls 1 083 militaires étaient effectivement déployés avec des contingents tchadien, jamaïcain, sri-lankais, mongol, salvadorien et guatémaltèque.
Des opérations menées ailleurs, avant Kenscoff
Avant l’attaque du 23-24 août, les principales opérations de la FSG rapportées ces derniers mois avaient eu lieu en dehors de Kenscoff. Le 21 juin 2026, une opération dans le secteur de Tabarre avait permis de détruire plusieurs centaines de cocktails Molotov et d’interpeller des suspects, remis ensuite aux autorités haïtiennes — une intervention saluée par l’ambassade des États-Unis comme un « signe des progrès réalisés » dans la lutte contre les gangs. Le 12 août 2026, un contingent sri-lankais de la FSG avait été déployé dans l’Artibonite, présenté comme la première présence opérationnelle majeure de la force en dehors de la capitale, face à l’expansion des groupes armés vers d’autres départements.
Kenscoff, elle, ne figurait pas parmi ces zones d’intervention prioritaires avant le massacre du 23-24 août.
L’ONU : des promesses aux résultats
Après le carnage de Kenscoff, la communauté internationale hausse le ton.
Le 26 août, le porte-parole du secrétaire général de l’ONU, Stéphane Dujarric, a indiqué qu’António Guterres appelait les autorités haïtiennes à faire en sorte que les responsables de l’attaque répondent de leurs actes, notamment devant les unités judiciaires spécialisées mises en place avec l’appui international.
Le secrétaire général réclame également une intensification des efforts sécuritaires haïtiens et internationaux et l’accélération du déploiement complet de la FRG.
À Port-au-Prince, le chef du BINUH, Carlos Ruiz Massieu, a résumé la gravité de la situation : « la population continue de payer un tribut inacceptable à la violence ».
Le 25 août, le secrétaire général de l’OEA, Albert Ramdin, avait lui aussi condamné avec force l’attaque de Kenscoff, qualifiant son coût humain et psychologique de « dévastateur et totalement inacceptable ». Il a appelé les partenaires internationaux à honorer leurs engagements envers la FRG, estimant que « la communauté internationale doit passer des promesses à une mise en œuvre concrète ».
Washington a également condamné fermement l’attaque contre la communauté agricole de Kenscoff et réaffirmé son soutien aux efforts de sécurité dirigés par les Haïtiens.
L’Union européenne, la France, l’Espagne et le Canada ont, eux aussi, condamné les violences.
Amnesty International réclame de son côté justice et protection pour les populations victimes.
Kenscoff, le test de vérité
Le massacre de Kenscoff place désormais l’État haïtien et ses partenaires internationaux devant une obligation qui dépasse les communiqués.
Des milliers de policiers et de militaires peuvent être mobilisés. Une force internationale peut être renforcée. Des réunions de commandement peuvent se multiplier. Mais pour les habitants de Kenscoff, la véritable mesure de la réponse sera le retour de la sécurité sur le terrain.
Après quatre années de demandes, de résolutions, de missions internationales et de promesses de renforcement, Kenscoff pourrait devenir le test de vérité de la nouvelle architecture sécuritaire haïtienne.
Cette fois, les populations n’attendent plus seulement des annonces.
Elles attendent que l’État arrive. Et qu’il reste.
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