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Haïti, née de la guerre : aujourd’hui, sécurité et Armée deviennent une question de République

Chantal Volcy Ceant by Chantal Volcy Ceant
août 24, 2026
in A la une, Actualités, Le Monde Juridique
Reading Time: 9 mins read

CVC

Haïti se prépare à des élections. Mais une difficulté majeure continue de peser sur l’ensemble du processus : la sécurité. Sur une partie du territoire, les conditions nécessaires à la tenue de la campagne électorale et du scrutin ne sont toujours pas garanties.

Une fois encore, les autorités gouvernementales doivent compter sur l’appui de forces étrangères.

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Cette réalité impose une question qui dépasse largement les prochaines élections : quand les Haïtiens pourront-ils enfin se prendre eux-mêmes en charge ?

C’est dans cette conjoncture que vient d’être lancé le forum national « Quelle armée pour Haïti ? ». La question est nécessaire. Mais la réponse ne peut se limiter aux effectifs, aux équipements, à la formation ou aux moyens financiers des Forces Armées d’Haïti.

Savoir quelle armée construire aujourd’hui exige de comprendre celle que nous avons eue hier. Non pour la reproduire. Mais pour retenir les leçons de son histoire.

Haïti est née de la guerre de l’Indépendance. Les hommes qui fondent le nouvel État sont des militaires à tous les échelons. Ainsi, pendant plus d’un siècle, les grandes figures de l’Armée sont aussi des acteurs majeurs de la vie politique. D’abord, des généraux deviennent présidents ; puis, l’Armée intervient dans les crises, les passations de pouvoirs et les renversements du pouvoir civil.

Il serait anachronique de juger cette première période avec nos critères d’aujourd’hui. Elle correspond à la réalité d’une société et à la mentalité d’une époque où le militaire occupe une place prépondérante dans le politique.

Cette pratique se prolonge jusqu’au milieu du XXe siècle. Paul Eugène Magloire, général devenu président en 1950, est le dernier général à accéder à la présidence avant la dictature des Duvalier. Avec lui s’achève ce long cycle de notre histoire politique.

Par la suite, le rapport entre le militaire et le politique change progressivement de nature. Le problème n’est plus seulement celui du militaire qui pèse sur le politique. Il devient aussi celui du politique qui cherche à subordonner l’Armée et peut aller jusqu’à se l’approprier.

Sous François Duvalier, cette logique prend une dimension extrême. En 1964, le Président est constitutionnellement placé à la tête non seulement des Forces Armées, mais aussi des Forces de Police. Il fonde sa milice, les Volontaires de la Sécurité Nationale. La concentration de la force autour du pouvoir politique est alors inscrite jusque dans la Constitution.

En 1986, le soulèvement populaire conduit au départ de Jean-Claude Duvalier. Le pouvoir passe au Conseil national de gouvernement, composé d’autorités militaires et de personnalités civiles et présidé par le lieutenant-général Henri Namphy.

A ce carrefour, la Constitution de 1987 tente d’organiser une nouvelle relation entre le militaire, le politique et la société. Elle définit les Forces Armées comme une institution apolitique, distingue l’Armée de la Police, précise leurs missions respectives et interdit l’existence de tout autre corps armé sur le territoire national.

Mais changer les règles ne suffit pas à changer les pratiques. Les militaires continuent d’intervenir dans la vie politique. En 1991, le président Jean-Bertrand Aristide, élu quelques mois auparavant, est renversé par un coup d’État militaire. Après son retour au pouvoir, les Forces Armées seront démantelées.

Le problème n’est pourtant pas résolu. En 2004, alors que l’Armée n’existe plus comme institution, une confrontation armée participe à la crise qui conduit au départ du président Aristide. Parmi ses acteurs se trouve Guy Philippe, ancien membre des Forces Armées.

La disparition de l’institution militaire n’avait donc pas fait disparaître le recours aux armes dans la confrontation politique. Elle n’avait pas davantage réglé la question fondamentale de la Force publique.

Cette histoire devrait nous apprendre à nous prémunir contre deux dérives : le militaire qui considère que la force lui donne vocation à arbitrer le politique, et le politique qui considère que le pouvoir lui donne le droit de s’approprier la force.

Réformer l’Armée exige donc également de réformer le rapport du politique à l’Armée.

Il faut demander à juste titre au militaire d’être professionnel, discipliné, apolitique, respectueux de la Constitution et soumis à l’autorité civile. Mais cette exigence ne peut être à sens unique. Le politique aussi doit connaître les limites de son pouvoir sur la force publique. Une Armée républicaine ne peut être un instrument de protection personnelle, de répression des adversaires, de fidélisation partisane ou de conservation du pouvoir.

Le militaire doit savoir qu’il ne gouverne pas parce qu’il détient la force. Le politique doit savoir que la force ne lui appartient pas parce qu’il gouverne.

Mais cette relation ne se joue pas à deux. Il existe un troisième acteur : la société.

L’Armée à construire devra correspondre à la société haïtienne d’aujourd’hui et à celle que nous voulons construire demain.

Certainement pas celle des premières décennies de la République. Pas celle de la dictature. Pas celle des crises qui ont suivi 1986. Ni celle de 2004. Mais pas davantage une Armée définie exclusivement par l’insécurité, la transition et les urgences de 2024.

Une crise peut révéler la nécessité d’une institution. Elle ne doit pas, à elle seule, définir cette institution.

Nous ne devons pas construire l’Armée de notre prochaine crise. Nous devons construire l’Armée de notre République. Il faut pour cela définir la place qu’elle occupe au sein de la Force publique.

La Constitution de 1987 avait précisément conçu deux institutions distinctes, qui n’ont ni la même nature ni les mêmes missions.

À la Police reviennent notamment la sécurité publique, le maintien de l’ordre et la protection des personnes et des biens. À l’Armée reviennent notamment la défense du pays et la surveillance de ses frontières. Lorsque la Police ne peut répondre à sa tâche, la Constitution prévoit que les Forces Armées puissent lui prêter main-forte.

Pendant des années, pourtant, l’une des deux composantes de cette architecture a été absente. Aujourd’hui encore, les Forces Armées reconstituées ne disposent pas des capacités leur permettant d’occuper pleinement leur place.

La Police s’est retrouvée en première ligne face à des groupes lourdement armés qui contrôlent des territoires et lui imposent des opérations dépassant le maintien ordinaire de l’ordre.

Peut-on demander durablement à une Police de mener efficacement des actions de nature militaire ?

Ce n’est pas mettre en cause la PNH que de poser cette question. Police et Armée sont deux institutions éminemment différentes. On ne peut indéfiniment demander à l’une de remplacer l’autre.

Lorsque les capacités nationales ne suffisent plus, l’appel à des forces étrangères vient combler une partie de ce qui nous manque. Mais chaque recours extérieur nous ramène à notre souveraineté et à la nécessité de disposer nous-mêmes des moyens de l’exercer.

Il faut aussi regarder ce qu’a pu produire, dans la durée, ce déséquilibre de la Force publique. La prolifération des groupes civils armés a des causes multiples. Il serait simpliste de l’attribuer à la disparition des Forces Armées. Mais l’affaiblissement du monopole de l’État sur la force a pu laisser des espaces dans lesquels des acteurs armés non étatiques se sont, en violation de la constitution, installés et renforcés.

Reste alors à examiner l’architecture même de la Force publique. Une Armée pleinement opérationnelle et une Police renforcée devraient d’abord pouvoir répondre aux besoins de sécurité qui relèvent de leurs missions. Si un espace demeure entre les deux, alors seulement la création d’une Garde nationale mériterait d’être envisagée.

Encore faudrait-il identifier une mission que ni l’Armée ni la Police ne peuvent remplir et déterminer si cette mission justifie la création d’une troisième institution. Son commandement et les garanties nécessaires pour empêcher toute appropriation politique devraient alors être clairement définis.

Mais la Constitution de 1987 établit une Force publique composée de deux corps distincts et dispose qu’aucun autre corps armé ne peut exister sur le territoire national. L’éventuelle création d’une troisième institution appartient donc au débat sur la révision constitutionnelle.

Repenser la Force publique suppose aussi de renouveler notre compréhension de la République : non pas seulement un pouvoir à conquérir, exercer ou conserver, mais des institutions à construire, à respecter et à transmettre ; non pas une force dont disposent ceux qui gouvernent, mais une force qui appartient à l’État et dont l’usage reste soumis à la Constitution.

Cette compréhension concerne aussi la société. Une République ne peut permettre que la force publique devienne l’instrument d’intérêts particuliers, pas plus qu’elle ne peut s’accommoder durablement de groupes civils armés exerçant sur son territoire une autorité concurrente à celle de l’État. Le débat sur la Force publique rejoint donc celui sur la Constitution.

La Constitution de 1987 a fait des choix précis : deux corps distincts, Armée et Police ; aucun autre corps armé ; des missions différentes mais une possibilité de collaboration ; un service militaire obligatoire et un service civique national placé sous la supervision des Forces Armées.

Près de quarante ans plus tard, il est légitime d’examiner si cette architecture répond encore aux besoins de notre société. Mais si elle doit être revue, elle ne peut l’être à la hâte ni sous la seule pression de l’insécurité actuelle.

Une nouvelle vision de la République appelle une révision constitutionnelle profonde, préparée et prudente :

1.- Profonde, parce qu’il faut réfléchir à l’architecture de l’État et pas seulement modifier quelques articles.
2.- Préparée, parce que les conséquences de chaque choix institutionnel doivent être mesurées avant toute inscription dans la loi fondamentale.
3.- Prudente, parce qu’en organisant constitutionnellement la Force publique, nous décidons aussi qui pourra disposer de la force et quelles limites lui seront imposées.

C’est dans cette architecture repensée que la question du service militaire obligatoire doit trouver sa place.

Le principe n’est pas nouveau. Il appartient à notre histoire constitutionnelle et figure encore dans la Constitution de 1987.

Son intérêt pour l’avenir n’efface pas la réalité d’aujourd’hui. Un service militaire obligatoire exige des moyens que le pays doit être capable d’assumer durablement : infrastructures, ressources financières, encadrement, formation et équipement.

Mais les moyens ne sont même pas la première question. Il faut d’abord savoir dans quelle Force publique ces jeunes seront formés, pour quelles missions et sous quel contrôle. Recruter d’abord et définir ensuite l’institution serait mettre la charrue avant les bœufs.

Notre histoire impose aussi de prévenir un autre risque : celui qu’un recrutement massif de jeunes dans une institution armée insuffisamment protégée contre les influences politiques soit un jour détourné pour constituer une milice ou un groupe armé sous le contrôle d’un dirigeant ou d’un secteur politique.

Il ne s’agit pas de prêter cette intention aux promoteurs actuels du service militaire obligatoire. Il s’agit de construire des institutions capables de résister non seulement aux dirigeants qui les respectent, mais aussi à ceux qui, demain, pourraient chercher à les détourner.

Nous revenons à notre point de départ : les élections, l’insécurité et le recours à des forces étrangères.

Pour que les Haïtiens puissent enfin se prendre eux-mêmes en charge, il ne suffit pas de disposer de davantage hommes armés.

Il faut savoir quelle force appartient à quelle institution, pour quelle mission, sous quelle autorité et avec quelles limites.

Il faut un militaire qui connaisse sa mission, un politique qui respecte la sienne et une société qui sache quelle République elle veut construire.

L’Armée d’Haïti est une question de République.

Chantal Volcy Céant
24 aout 2026

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Tags: electionsGéopolitiquehaitihistoirepolitiquesecurite

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