Depuis le 19 octobre, le Conseil électoral provisoire « consulte ». Derrière ce mot rassurant se cache un report qui ne dit pas son nom, sans date, sans chiffres et sans engagements. C’est pourtant exactement ce que réclamait Chatham House cinq jours plus tôt.
Un communiqué pour gagner du temps
Le CEP a annoncé l’ouverture d’une série de consultations avec les partis et la société civile sur « l’actualisation du calendrier électoral ». Traduction : le premier tour prévu le 13 décembre 2026 est compromis, puisque l’ouverture officielle de la campagne a déjà été annulée le 6 octobre.
Il aurait été honnête de le dire. Le Conseil a préféré un texte de quatre paragraphes où l’on parle d’ouverture, de concertation et de responsabilité, mais jamais de ce qui inquiète les Haïtiens : quand votera-t-on, et dans quelles conditions ?
Pour un pays qui n’a pas organisé d’élections depuis dix ans, et que des gouvernements de transition fragiles dirigent depuis 2021, ce flou a un goût amer. Beaucoup ont le sentiment, une fois de plus, d’être roulés dans la farine.
Ce que dit Chatham House
Le 14 octobre 2026, le centre de réflexion britannique Chatham House a publié une note d’orientation intitulée Haiti must not rush to reschedule elections. Elle est signée par Christopher Sabatini, directeur du programme Amérique latine, Johannes Hamels, directeur pays en Haïti du National Democratic Institute (NDI), et Alexandra Farsari, chercheuse indépendante.
Leur thèse tient en une phrase : mieux vaut un scrutin reporté qu’un scrutin bâclé, mais toute nouvelle date doit venir avec un calendrier détaillé et des indicateurs de progrès. Le report doit servir à passer d’une échéance arbitraire à un processus crédible.
La note pèse trois options :
• Un report sans date. Il donne du temps, mais nourrit l’incertitude, affaiblit la confiance dans le processus et pèse sur l’économie.
• Une nouvelle date rapprochée. Irréaliste et dangereuse : les problèmes qui ont fait tomber le 13 décembre ne seraient pas réglés, et une nouvelle annulation achèverait la confiance des citoyens.
• Une date ferme et réaliste, adossée à des jalons. C’est l’option recommandée, construite par le CEP, les autorités, les partis, la société civile et les partenaires internationaux.
Les auteurs identifient quatre chantiers prioritaires : l’ampleur et la représentativité des inscriptions ; un contrôle indépendant des candidats ; des procédures de dépouillement sûres et transparentes ; des conditions minimales de sécurité pour les candidats, en particulier les femmes, les électeurs et les agents électoraux.
Ils recommandent un cadre d’indicateurs (participation, efficacité institutionnelle, clarté constitutionnelle, sécurité), une sécurité alignée sur l’accès au vote dans l’Artibonite, le Centre et l’Ouest, un financement international couvrant tout le cycle électoral via le fonds commun géré par le PNUD et une mission internationale d’évaluation préélectorale avec rapport public avant la fin de 2026. Le tout piloté par les Haïtiens, la communauté internationale en appui. A noter que d’après les derniers rapports du PNUD, aucun autre État qu’Haïti ne contribue aujourd’hui au basket fund des élections.
Le contraste avec le communiqué du CEP est saisissant. D’un côté, des jalons, des seuils et des rapports publics. De l’autre, un « esprit d’ouverture » qui n’engage à rien.
Ce que dit le communiqué, et ce qu’il tait
Le mot « report » n’y figure pas. Aucune nouvelle date n’est avancée, aucune échéance n’est fixée pour la fin des consultations, aucun critère n’est donné pour juger qu’un scrutin redevient possible.
La formule clé, « tenant compte des réalités et des contraintes de tous ordres », peut tout justifier : un mois de retard comme une année. Une institution qui veut être crue nomme ses contraintes ; elle ne les dissout pas dans une expression fourre-tout.
L’ordre des opérations interroge aussi. Le CEP présente ces rencontres comme le « prolongement » du nouveau décret électoral du 6 octobre. On modifie donc les règles d’abord, puis on consulte sur leurs conséquences. C’est une concertation après coup, pas un dialogue.
Enfin, qui est consulté ? Le texte cite les formations « ayant enregistré des adhérents et soumis des candidatures ». Autrement dit, ceux qui sont déjà dans la course. Les électeurs eux-mêmes, les jeunes et les déplacés n’ont pas de siège à la table.
Les chiffres que le CEP préfère taire
Au 13 octobre, selon les propres données du CEP, seuls 812 548 électeurs étaient inscrits, soit 12 % des quelque 6,6 millions d’électeurs potentiels. L’objectif affiché de 3 à 4 millions d’inscrits avant le scrutin est hors d’atteinte, et le rythme quotidien ralentit.
Ces inscrits ne sont pas représentatifs. Le CEP reconnaît lui-même des concentrations territoriales inégales et une faible inscription des jeunes. Environ 1,5 million de personnes ont été déplacées par la violence.
Sur le terrain, la Police nationale et la Force de répression des gangs (GSF) n’ont pas encore repris les territoires contrôlés par les gangs, et le déploiement de la GSF a pris du retard. Impossible, dans ces conditions, de garantir des déplacements sûrs aux candidats, aux électeurs et aux agents électoraux.
La défiance, enfin, est massive : plus de 75 % des Haïtiens ont peu ou pas confiance dans leur classe politique, et 82 % parmi les 18-29 ans, qui n’ont pour la plupart jamais voté selon une enquête Chatham House en mai 2026.
Rien de tout cela n’était imprévisible. Le calendrier publié en juillet précisait déjà que sa mise en œuvre dépendait d’un climat sécuritaire acceptable et d’un financement suffisant, sans jamais définir l’un ni l’autre. Pourquoi alors avoir annoncé le 13 décembre ?
Un référendum fantôme et des zones d’ombre
Le scrutin du 13 décembre devait s’accompagner d’un vote populaire sur une réforme constitutionnelle. Or aucun texte détaillé n’a été présenté, et la consultation publique promise sur ses mérites et ses risques n’a pas commencé. On demande aux citoyens de se prononcer sur une Constitution qu’ils n’ont pas lue.
D’autres questions de fond restent sans réponse :
• Le dépouillement. Le projet de décentraliser la compilation des votes, alors qu’un centre unique les centralisait jusqu’ici, fait craindre des problèmes de coordination et des soupçons de fraude.
• Le contrôle des candidats. Le CEP manque de temps et de moyens pour vérifier les liens éventuels avec des groupes criminels, au-delà des personnes déjà sanctionnées par l’ONU.
• La diaspora. Le projet pilote de vote à l’étranger ne pourra couvrir qu’une partie des communautés haïtiennes, du Canada au Chili, ce qui faussera les résultats.
C’est sur ces sujets que l’on attend le CEP. Discuter d’un calendrier sans les trancher revient à déplacer la date d’un examen sans avoir ouvert le manuel. Les élections ont déjà été reportées deux fois sous des gouvernements de transition ; un troisième report sans méthode serait de trop.
Un pouvoir qui joue la montre ?
Parallèlement, plusieurs observateurs estiment, à tort ou à raison, que le gouvernement de transition joue sa propre carte : chaque report prolonge son séjour au pouvoir sans passer par les urnes. Le soupçon ne vient pas de nulle part. Le premier tour était d’abord fixé au 30 août 2026, puis au 13 décembre ; il n’a désormais plus de date du tout.
Le Conseil présidentiel de transition a quitté la scène à la fin de son mandat, le 7 février 2026, et l’exécutif qui lui a succédé a fait des élections l’une de ses deux priorités affichées.
Dans les chancelleries, la patience s’use. Selon ces mêmes observateurs, certains pays partenaires commencent à douter de la volonté réelle des autorités d’aller, en toute diligence vers les urnes. Chatham House le dit à sa manière : après deux reports sous des gouvernements de transition, il faudra une supervision internationale pour que le gouvernement et le CEP tiennent leurs engagements.
Qui tire réellement les ficelles au CEP ?
Le CEP se présente comme l’arbitre du processus. La séquence d’octobre raconte une autre histoire : le 5 octobre, le Conseil des ministres adopte les amendements au décret électoral du 2 juin 2026 (déjà amendé le 2 juillet 2026) ; dès le lendemain, le CEP reporte la campagne en invoquant précisément cette décision. Le conseil électoral semble suivre l’exécutif plus qu’il ne le précède.
Plusieurs questions restent donc sans réponse :
• Qui a pris l’initiative de modifier le décret électoral, et pour quelles raisons ?
• Le CEP a-t-il été associé à ces changements, ou placé devant le fait accompli ?
• De quelle autonomie financière dispose-t-il, alors que le calendrier dépend explicitement du financement ?
• Où sont les contributions des partenaires internationaux qui pressent Haïti d’aller aux urnes ?
Tant que ces questions resteront ouvertes, chaque communiqué sur le « dialogue » sera lu comme une partition écrite ailleurs. L’indépendance d’un conseil électoral ne se proclame pas : elle se démontre en rendant publiques ses décisions, leur origine et leur calendrier.
L’argent des élections : qui paie vraiment ?
Le manque de financement est l’un des deux arguments avancés pour expliquer les retards. Il mérite d’être sérieusement nuancé. D’après la fiche officielle du projet d’appui électoral du PNUD, le fonds commun (basket fund) ne compte que trois donateurs : l’État haïtien, le Fonds des Nations unies pour la consolidation de la paix et le PNUD lui-même. Aucun autre pays n’y figure.
Le gouvernement affirmait fin 2025 avoir déjà versé 70 millions de dollars au fonds depuis 2021, et l’ONU fait état d’une contribution supplémentaire annoncée de 29,9 millions. Selon le PNUD, le fonds totalise 135,3 millions de dollars de contributions, dont environ 74,5 millions décaissés depuis 2020, près de 55 millions rien qu’en 2025 et 2026. En juillet, la Primature et le CEP ont arrêté le budget électoral à 120 millions de dollars.
PNUD Haïti, fiche du projet « Appui au processus électoral en Haïti » (donateurs : État haïtien, Fonds pour la consolidation de la paix, PNUD), consultée le 21 octobre 2026
Le fonds a très peu décaissé de 2022 à 2024 ; l’essentiel des dépenses date de 2025 et 2026, alors que les inscriptions plafonnent à 12 % de l’électorat.
Le contraste avec le passé est frappant. Lors du cycle 2015-2016, les États-Unis, le Canada, l’Union européenne, le Japon, le Brésil, la Norvège, le Mexique et l’Argentine alimentaient ce même fonds aux côtés d’Haïti. Aujourd’hui, les pays qui réclament des élections et financent la force anti-gangs n’y versent rien ; s’ils soutiennent le processus par d’autres canaux, ces montants restent peu visibles.
Deux questions s’imposent :
• Quid des autres pays ? Ont-ils financé le processus hors du fonds commun, pour quels montants et par quels canaux ? Chatham House recommande de passer par ce fonds pour tout le cycle électoral ; encore faut-il que les partenaires y versent quelque chose.
• Où est passé l’argent déjà décaissé ? Avec 12 % d’électeurs inscrits à deux mois de la date prévue, le PNUD, l’UNOPS et le CEP doivent publier un état détaillé des dépenses et des résultats obtenus.
Ne pas se précipiter, mais exiger des comptes
Soyons clairs : la critique ne consiste pas à réclamer un vote à tout prix. Des élections bâclées, dont seraient exclus les déplacés et les habitants des zones sous contrôle des gangs, risqueraient de produire un pouvoir faible et discrédité. Au pire, comme l’écrit Chatham House, Haïti passerait d’un État failli à un « État criminel élu ».
Mais l’alternative à la précipitation n’est pas l’opacité. Un report utile doit s’accompagner d’engagements publics et mesurables :
1. Inscription : des objectifs intermédiaires et finaux, suivis par département, par sexe et par tranche d’âge.
2. Candidatures : des règles d’éligibilité claires et un mécanisme indépendant de vérification des liens criminels.
3. Dépouillement : une procédure de transmission et de compilation des votes publiée, sécurisée et auditable.
4. Sécurité : des seuils minimaux définis, en priorité pour l’Artibonite, le Centre et l’Ouest, afin que candidats, en particulier les femmes, électeurs et agents puissent agir sans crainte.
5. Réforme constitutionnelle : un texte publié, une campagne d’information et une consultation réelle avant tout vote.
Le CEP devrait aussi publier le calendrier et les conclusions de ses consultations. Une mission internationale d’évaluation préélectorale, avec un rapport public avant la fin de 2026, pourrait appuyer ce travail, à condition d’accompagner un processus haïtien et non de le diriger.
La patience n’est pas un chèque en blanc
Les Haïtiens veulent voter : près de 90 % jugent les élections importantes pour l’avenir du pays, et 82 % souhaitent qu’elles aient lieu avant la fin de 2027. Ils peuvent accepter un délai s’il sert à quelque chose. Ils n’accepteront pas indéfiniment des communiqués qui parlent de dialogue pour ne rien dire.
Le prochain texte du CEP sera jugé sur trois éléments simples : une date réaliste, des chiffres publics et des critères vérifiables. Sans eux, la « concertation » ne sera qu’un autre nom de la manœuvre dilatoire, et le sentiment d’être roulé dans la farine deviendra une certitude.
Brigitte Benshow
📲 Rejoignez Le Quotidien 509
Recevez nos dernières nouvelles directement sur votre téléphone via notre chaîne WhatsApp officielle.
🚀 Rejoindre la chaîne WhatsApp


