La politique des réserves obligatoires appliquée par la Banque de la République d’Haïti (BRH) pourrait devenir un levier de financement de l’économie nationale. Alors qu’une part importante des dépôts bancaires demeure immobilisée à la banque centrale, il serait opportun d’assouplir progressivement ce mécanisme afin d’orienter davantage de ressources vers les secteurs productifs, notamment l’énergie, l’agriculture, l’industrie, la logistique et le logement.
Actuellement, les banques commerciales doivent constituer des réserves obligatoires équivalant à 40 % de leurs passifs en gourdes et à 53 % de leurs passifs en devises. En vigueur depuis août 2022, ces coefficients visent notamment à contenir l’inflation, protéger la monnaie nationale et limiter la dollarisation. Toutefois, ces exigences réduisent les capacités de financement des banques et contribuent à privilégier les crédits de courte durée, particulièrement dans le commerce d’importation, au détriment des investissements productifs.
Les données de la BRH témoignent de cette difficulté. Entre janvier et mars 2026, les créances nettes du système bancaire sur le secteur privé ont diminué de 1,56 %, après un recul de 0,91 % au trimestre précédent. Parallèlement, l’encours des bons BRH est passé de 10,8 milliards à 17,055 milliards de gourdes entre décembre 2025 et mars 2026. Pour les promoteurs de cette réforme, une partie des ressources disponibles pourrait ainsi être réorientée vers le financement de projets créateurs d’emplois et de richesses.
Des expériences existantes pour inspirer une réforme
Haïti dispose déjà de mécanismes d’incitation au crédit sectoriel. Les circulaires 108 et 130 de la BRH prévoient notamment des allègements de réserves obligatoires pour certains financements agricoles et touristiques. Dans le secteur immobilier, des dispositions similaires favorisent également les crédits au logement.
En République dominicaine, des mesures de libération ciblée de l’encaje légal ont permis d’orienter des ressources vers les petites et moyennes entreprises, la construction, la manufacture et les exportations. Ces expériences constituent des références pour envisager un dispositif plus large et mieux structuré en Haïti.
La proposition consiste à rendre le coefficient de réserves obligatoires modulable en fonction des nouveaux crédits accordés aux entreprises et aux projets éligibles. Concrètement, chaque gourde prêtée à des fins productives pourrait permettre à une banque de réduire d’autant ses réserves, dans la limite d’un plafond fixé par la BRH.
Les prêts devraient notamment présenter une durée minimale de trois ans et respecter un taux d’intérêt plafond. Pour les financements en devises, l’avantage serait réservé aux activités générant des recettes en dollars ou permettant de réduire les importations.
Les secteurs concernés couvriraient aussi bien les infrastructures que les activités directement productives. La production d’énergie, les installations de stockage de carburant, les plateformes logistiques, les ports, les équipements numériques et les centres de données figurent parmi les priorités proposées.
L’agriculture et l’agro-transformation, l’industrie manufacturière ainsi que le logement compléteraient ce dispositif. Pour les grands projets nécessitant des investissements importants, le financement pourrait être organisé entre plusieurs banques, avec la participation d’institutions internationales comme la Société financière internationale (SFI) et BID Invest.
Des garde-fous pour préserver la stabilité monétaire
La mise en œuvre d’une telle réforme nécessiterait toutefois des garanties pour éviter que les ressources libérées alimentent la spéculation, les importations de consommation ou de nouveaux placements financiers. Une réduction progressive des coefficients, par paliers de deux à trois points par semestre, est notamment envisagée.
La BRH conserverait la possibilité de suspendre le dispositif en cas de dégradation des indicateurs économiques. Les banques devraient également respecter les normes prudentielles, tandis que tout détournement des crédits entraînerait la reconstitution des réserves et des pénalités.
Enfin, la transparence constituerait une condition essentielle du mécanisme. Les institutions financières seraient tenues de transmettre trimestriellement des informations sur les prêts accordés, leurs taux, leurs durées, leurs secteurs d’activité et les emplois générés. La BRH publierait ensuite un bilan annuel permettant d’évaluer les résultats obtenus.
L’objectif serait de regrouper les différents dispositifs existants dans un cadre réglementaire unique, lisible et durable. Pour les défenseurs de cette orientation, il s’agit de mettre davantage la stabilité monétaire au service de l’investissement, en mobilisant une épargne déjà présente dans le système bancaire haïtien.
Valéry Félix
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