Le 12 janvier 2010 n’est pas une date comme une autre, elle est une plaie encore béante. Elle ne se lit pas seulement dans les ruines encore visibles, mais dans les corps fatigués, les regards résignés et les silences institutionnels. Seize ans après le tremblement de terre (Goudougoudou), la terre a cessé de trembler, mais la société haïtienne, elle, vacille encore. Le séisme a ouvert la croûte fragile d’un pays déjà blessé, révélant au grand jour une vulnérabilité de masse que nul programme public n’a réellement voulu soigner. Une précarité chronique, jamais prise en charge par une politique cohérente, planifiée, courageuse.
Il s’en est même suivi d’autres séismes politiques et sociaux fataux : On a pansé avec des discours, recousu avec des promesses, puis laissé la plaie à l’air libre, exposée au soleil brûlant de l’oubli, de l’indifférence et de l’ingérence. Pour un réveil de notre conscience endormie, le Quotidien 509 vous invite à l’autocritique : qu’avons-nous fait pour éviter une nouvelle date ?
La catastrophe n’a pas créé la misère, elle l’a officialisée. Elle l’a rendue indiscutable, médiatisable, monnayable. La vulnérabilité est devenue un état permanent, presque une identité collective, gérée à coups de projets pilotes et de rapports d’évaluation. Pendant que les masses cherchaient un toit, une école, un État, la réponse publique avançait à pas comptés, hésitante, fragmentée, souvent absente. L’urgence a remplacé la vision, le provisoire s’est installé durablement. Et seize ans plus tard, on continue de vivre comme si le lendemain devait toujours être improvisé.
Puis il y eut l’aide. Abondante, spectaculaire, envahissante. Une pluie de bonnes intentions tombée du ciel humanitaire, parfois plus lourde que les gravats. On est venu sauver Haïti, mais rarement avec Haïti. L’aide, au lieu de libérer, a souvent enchaîné. Elle a nourri la dépendance plus que l’autonomie, transformant des citoyens en bénéficiaires, des droits en faveur, des capacités locales en notes de bas de page. On a importé des solutions clés en main, oubliant que la dignité ne se distribue pas en kits. L’autonomie, elle, a été renvoyée à plus tard, ce plus tard qui n’arrive jamais. La ville détruite qu’il fallait reconstruire est passée par le règne des ONG pour aboutir à la gangstérisation totale avec perte systématique de ses ressources humaines qualifiées.
Dans ce grand théâtre post-séisme, l’ingérence s’est habillée d’altruisme, et l’indifférence a appris à parler le langage diplomatique. Haïti est devenue un dossier, un laboratoire, parfois un avertissement, rarement une priorité. On a décidé pour elle, sans elle, au nom de sa stabilité, de sa sécurité, de son avenir. Et quand les conséquences de ces décisions ont produit chaos et désillusion, le monde a détourné le regard, fatigué de sa propre générosité. L’ingérence a affaibli, l’indifférence a achevé.
Le Goudougoudou, aujourd’hui, ne fait plus de bruit. Il est sourd, rampant, institutionnalisé. Il se manifeste dans l’absence de politiques publiques audacieuses, dans la normalisation de l’assistance, dans la banalisation de la tutelle. Il est ce tremblement intérieur qui empêche la société haïtienne de se tenir droite, de se projeter, de se reconstruire par elle-même.
Seize ans après, la question n’est plus de savoir ce que le séisme a détruit, mais ce que nous avons laissé se détruire depuis. Car le véritable désastre n’est pas seulement géologique : il est politique, social, moral. Et tant que la vulnérabilité sera gérée au lieu d’être combattue, tant que l’aide remplacera la justice sociale, tant que l’ingérence se fera passer pour solidarité, le Goudougoudou perdurera. Silencieux, obstiné, mais toujours là, sous nos pas.
Par Marc Arthur PAUL
Chroniqueur socioculturel
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