Une nouvelle catégorie de créateurs de contenu français a bâti son audience sur un principe simple : plus une destination est déconseillée par le Quai d’Orsay, plus elle promet de vues. Afghanistan, Russie, Pakistan, Honduras, Haïti — ces pays, marqués en rouge sur les cartes diplomatiques, sont devenus le décor privilégié d’un genre de vlog qui mêle frisson, défiance envers les médias traditionnels et promesse d’authenticité.
franceinfo a consacré, le 21 juillet 2026, un reportage à ce phénomène, révélant à quel point certains créateurs ont fait de l’insécurité un argument de vente plutôt qu’un motif de prudence.
Le cas le plus cité reste celui de Tibi Jones, suivi par près de 600 000 abonnés, filmé aux côtés de talibans en Afghanistan, dans la grotte attribuée à Oussama ben Laden, ou encore lors d’un séjour au Honduras où il évoque, sur le ton de l’anecdote, le prix dérisoire d’une agression mortelle dans certains quartiers. D’autres, comme Iliès Kadri (Mowgli), transforment des zones sous contrôle taliban en cadre de loisirs presque touristique. Le couple Ma Tribu Trotter est allé plus loin encore, emmenant ses jeunes enfants jusqu’en Afghanistan après une arrestation par les autorités saoudiennes à Médine.
Ce qui frappe dans ces récits, c’est moins l’exposition personnelle des créateurs — qu’ils choisissent en connaissance de cause — que la manière dont leurs contenus lissent des réalités que les organisations humanitaires et les Nations unies décrivent en des termes radicalement différents. Haïti en offre l’illustration la plus nette.
Haïti : l’écart entre le vlog et le rapport de l’ONU
Sur les réseaux, Haïti apparaît parfois comme une simple étape dans un tour d’Amérique latine, filmée au détour d’un « mouvement de foule » présenté comme une scène de vie locale. La réalité documentée par les agences onusiennes et les organisations de défense des droits humains dessine un tout autre tableau.
Selon les données les plus récentes, les groupes armés réunis au sein de la coalition Viv Ansanm contrôlent aujourd’hui l’essentiel de Port-au-Prince — environ 90 % de la capitale selon plusieurs estimations — et ont étendu leur emprise à plusieurs départements du pays. L’ONU alerte sur un basculement : les gangs ne se contentent plus de tenir des territoires, ils captent progressivement les fonctions de l’État lui-même, jusqu’à devenir, dans certains quartiers, les seuls interlocuteurs des habitants faute d’institutions publiques encore actives. Autre chiffre glaçant cité devant le Conseil de sécurité : près d’un membre de gang sur deux serait aujourd’hui un enfant.
La force multinationale de soutien à la sécurité, dirigée par le Kenya et censée épauler la police haïtienne, reste sous-dimensionnée, convertie en Force de Suppression des Gangs reste confrontée à des difficultés de financement chroniques. En réponse à l’expansion des gangs, les forces gouvernementales ont multiplié le recours à des drones explosifs avec l’agence de Eric Prince, dont plusieurs ont touché des zones résidentielles, provoquant une hausse spectaculaire des victimes civiles au premier trimestre 2026. Plus de 60 % de la population haïtienne vit avec moins de 3 dollars par jour, et environ 5,7 millions de personnes font face à une insécurité alimentaire aiguë selon les Nations Unies.
C’est dans ce contexte — non pas un simple « pays dangereux » au sens abstrait, mais un territoire où l’État a en grande partie perdu le contrôle de sa capitale — que certains vlogs choisissent de capter des images de rue présentées comme du contenu d’aventure. Le rapprochement avec l’Afghanistan est ici éclairant : dans les deux cas, des créateurs traversent des zones où des groupes armés non étatiques exercent une autorité de facto, et présentent cette traversée comme une preuve d’authenticité plutôt que comme un facteur de risque extrême, autant pour eux-mêmes que pour les populations filmées sans réel consentement éclairé.
Le risque n’est pas seulement individuel
Le raisonnement porté par ces créateurs — « je montre la réalité, les médias exagèrent » — occulte une différence essentielle entre leur position et celle des habitants. Un influenceur peut, en théorie, quitter le pays, faire jouer une assurance rapatriement ou solliciter le soutien consulaire. Les Haïtiens filmés en arrière-plan, eux, vivent en permanence dans les zones sous emprise armée, sans possibilité de sortie de champ.
Les influenceurs haïtiens : quand les chefs de gangs eux-mêmes deviennent des partenaires de contenu
Le phénomène ne se limite pas aux voyageurs étrangers de passage. En Haïti même, une partie de l’écosystème TikTok local s’est construite en symbiose directe avec les chefs de gangs qui ont transformé la plateforme en une véritable vitrine de leur pouvoir.
Un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), présenté au Conseil de sécurité début 2025, a documenté un mécanisme précis : le chef de gang Renel Destina, alias « Ti Lapli », à la tête du groupe armé de Gran Ravin, aurait envoyé des « cadeaux » virtuels — la fonction de dons en direct de TikTok, convertible en argent réel — à plusieurs influenceurs haïtiens très suivis, dont Tati Mendel, Commandant, Parrola, Belle-Enfant et Trapalman.
L’ONU y voit un possible circuit de blanchiment déguisé en générosité de fan, et appelle les autorités haïtiennes à combler un vide juridique : le pays ne dispose toujours pas d’un cadre légal spécifique pour encadrer la cybercriminalité liée aux réseaux sociaux.
Une poignée d’influenceurs devient ainsi, volontairement ou non, la caisse de résonance publique d’organisations armées qui contrôlent une partie du territoire — un miroir presque exact de ce que dénonce franceinfo à propos des créateurs étrangers filmés aux côtés de talibans, à cette différence près que les enjeux, ici, touchent directement au financement et à la légitimation de la violence sur le sol haïtien.
Le cas Maalouf : quand le vlog d’aventure tourne à la prise d’otage
L’histoire du YouTubeur américano-libanais Addison Pierre Maalouf, connu sous le nom de « YourFellowArab » (1,4 million d’abonnés), illustre jusqu’où ce type de contenu peut mal tourner. En mars 2024, il se rend en Haïti dans l’intention affichée d’interviewer Jimmy Chérizier, alias « Barbecue ». Vingt-quatre heures après son arrivée, lui et son fixeur haïtien sont enlevés — non par le gang qu’il cherchait à filmer, mais par une bande rivale, le 400 Mawozo, dirigé par Wilson Joseph, alias Lanmò San Jou (« la mort n’a pas de jour fixe » en créole), déjà recherché par le FBI pour l’enlèvement de 17 missionnaires en 2021.
Maalouf restera détenu 17 jours dans un réduit de béton entouré de barbelés, en plein désert haïtien. Sa libération, négociée contre le versement d’environ 50 000 dollars de rançon, s’accompagne d’une vidéo surréaliste où on le voit, tout sourire, enlacer son ravisseur avant de repartir. L’épisode, largement relayé par la presse haïtienne et internationale, résume à lui seul le paradoxe de ce genre de contenu : parti chercher une interview avec un chef de gang pour alimenter sa chaîne, le créateur s’est retrouvé otage d’un autre — preuve que dans un pays où l’autorité territoriale change de mains d’un quartier à l’autre, aucune promesse de « bon contact » ne protège réellement contre l’imprévisible.
Un modèle économique qui prospère sur l’opacité
Ce que le reportage de franceinfo, largement relayé y compris par des médias haïtiens comme Le Quotidien 509, met en évidence, c’est la mécanique économique derrière ces contenus : l’exotisme extrême et la défiance anti-médias génèrent de l’engagement, donc des partenariats et de la monétisation, indépendamment de la fiabilité de ce qui est montré.
Brigitte Benshow
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