Port-au-Prince, 16 juillet 2026 – Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a reçu ce jeudi Monica Juma, Directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et Directrice générale de l’Office des Nations unies à Vienne (ONUV), à la tête d’une importante délégation. Selon un communiqué de la Primature, les discussions ont porté sur la lutte contre la corruption, le renforcement des pôles judiciaires spécialisés, la sécurité des frontières, le crime transnational organisé ainsi que les perspectives de coopération entre Haïti et les Nations unies.
Sur le papier, une rencontre protocolaire de plus. Mais replacée dans son contexte, elle prend une tout autre couleur.
Un partenariat longtemps identifié à un seul homme
Pendant des années, la présence de l’ONUDC en Haïti s’est largement incarnée, aux yeux de l’opinion, dans sa relation avec l’ancien directeur général de l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), Hans Ludwig Joseph. Nommé en juillet 2020 par Jovenel Moïse sur recommandation de son prédécesseur Rockefeller Vincent, Joseph a dirigé l’ULCC pendant près de six ans, multipliant rapports d’enquête et transferts de dossiers à la justice — un bilan que ses soutiens ont mis en avant, mais que d’autres voix ont contesté avec insistance.
Des observateurs, dont l’avocat Guerby Blaise, ont régulièrement dénoncé une gestion jugée politisée de l’institution. Une enquête publiée par Le Quotidien 509 en novembre 2025 allait plus loin, s’interrogeant ouvertement sur ce qu’elle appelait le « paradoxe de l’ONUDC » : comment l’agence onusienne pouvait-elle afficher un soutien perçu comme tacite à la direction de l’ULCC, alors même que son patron faisait l’objet d’accusations de corruption portées par des personnalités comme l’ancien Premier ministre Jean-Henry Céant et l’avocat Samuel Madistin.
La révocation, puis les règlements de comptes
Le 2 juillet 2026, en Conseil des ministres, le gouvernement Fils-Aimé a limogé Hans Joseph sans fournir d’explication officielle. Il a été remplacé par Goethie Varnelle Morency. Notre rédaction a appris de source sûre que Hans Joseph aurait déjà laissé le pays. Il devait répondre la semaine dernière aux dénonciations virulentes de l’Ex-PM Céant à l’émission de l’animateur Roudy Sanon mais ce dernier a informé que l’ex DG Joseph avait des empêchements de dernière heure. Silence radio depuis.
Qui est Monica Juma, et pourquoi son profil change la donne
La Directrice exécutive reçue à la Primature n’est pas une simple technocrate onusienne de passage. Monica Kathina Juma a pris ses fonctions à la tête de l’ONUDC et de l’ONUV le 11 mai 2026, avec rang de Secrétaire générale adjointe, après avoir été la toute première Conseillère à la sécurité nationale du président kényan William Ruto et secrétaire du Conseil de sécurité nationale du Kenya de 2022 à 2026. Avant cela, elle a occupé les portefeuilles de ministre de la Défense, des Affaires étrangères et de l’Énergie à Nairobi, et a représenté le Kenya comme ambassadrice et comme représentante permanente auprès de l’Union africaine.
Ce parcours sécuritaire n’est pas un détail pour Haïti : c’est précisément le Kenya qui a dirigé, jusqu’en mars 2026, la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSS) déployée contre les gangs, avant sa transformation, autorisée par le Conseil de sécurité en septembre 2025, en Force de suppression des gangs (Gang Suppression Force, GSF) à mandat plus robuste. Nairobi a piloté cette mission pendant près de deux ans avant de céder le commandement dans le cadre de cette transition, tout en continuant d’y fournir du personnel.
Que la nouvelle patronne de l’agence onusienne chargée de la lutte contre la drogue et le crime soit une ancienne architecte de la politique sécuritaire kényane — celle-là même qui a supervisé l’engagement de son pays dans la réponse armée aux gangs haïtiens — donne à sa visite une double casquette : interlocutrice de l’ONUDC sur la gouvernance et la corruption, mais aussi figure directement liée, par son passé kényan, au volet sécuritaire et répressif de la crise haïtienne.
Une rencontre qui interroge
C’est dans ce climat — une institution anticorruption fraîchement décapitée, un débat public sur sa gouvernance passée, et des accusations croisées entre acteurs politiques — que s’inscrit la visite de Monica Juma. Sa rencontre avec le Premier ministre, quelques semaines seulement après la révocation de Hans Joseph, peut difficilement être lue comme un simple rendez-vous de routine. Le Premier ministre a rappelé que les pôles judiciaires, lancés le 18 mai 2026, entreront en fonctionnement le 17 août prochain, et qu’une quarantaine de dossiers de corruption grave et de crimes de masse doivent y être transférés.
Un nouveau chapitre pour les relations entre l’ONUDC et Haïti ?
La succession à la tête de l’ULCC et l’arrivée de Monica Juma à la direction de l’ONUDC interviennent au même moment où le gouvernement affirme vouloir renforcer la gouvernance publique et restaurer la confiance dans les institutions de contrôle.
Si le communiqué officiel ne fait aucun lien entre ces deux événements, leur concomitance nourrit le débat sur une possible nouvelle dynamique dans les relations entre l’ONUDC et les autorités haïtiennes. Selon le communiqué de la Primature “Les échanges, empreints de cordialité, de respect mutuel et d’un esprit de partenariat, ont porté sur les priorités stratégiques de l’ONUDC au niveau mondial et en Haïti, l’approche régionale de l’Organisation face aux défis transnationaux, ainsi que sur le prochain rapport de l’ONUDC au Conseil de sécurité des Nations Unies. Les deux parties ont également examiné les perspectives de renforcement de leur coopération, notamment dans les domaines de la lutte contre la corruption, du développement des pôles judiciaires, de la sécurité aux frontières et de nouveaux axes de collaboration.”
Reste une question que le communiqué officiel, par nature, ne tranche pas: cette rencontre marque-t-elle une réelle inflexion de l’ONUDC vers un partenariat institutionnel plus large avec l’État haïtien, au-delà d’un seul homme et d’une seule agence — ou une simple continuité diplomatique, dont le calendrier coïncide avec la crise ULCC sans en tirer de leçons visibles ? Les prochains mois, et notamment la mise en route effective des pôles judiciaires, donneront sans doute une première réponse.
Brigitte Benshow
📲 Rejoignez Le Quotidien 509
Recevez nos dernières nouvelles directement sur votre téléphone via notre chaîne WhatsApp officielle.
🚀 Rejoindre la chaîne WhatsApp


