La coopération sanitaire entre le Canada et les États-Unis, longtemps considérée comme un pilier stable des relations bilatérales, traverse une phase de remise en question profonde. Les orientations prises par l’administration du président américain Donald Trump en matière de santé publique, notamment sur la vaccination, suscitent une inquiétude croissante à Ottawa et ébranlent un partenariat historique fondé sur la confiance scientifique.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, plusieurs décisions touchant aux agences fédérales américaines de santé — en particulier les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) et les National Institutes of Health (NIH) — ont alimenté les préoccupations du gouvernement canadien. Cette coopération, souvent peu visible du grand public, a pourtant joué un rôle clé dans la gestion d’urgences sanitaires majeures au fil des décennies.
Mais selon Ottawa, ce socle de confiance est désormais fragilisé. Les nouvelles orientations politiques américaines, perçues comme idéologisées et parfois en rupture avec les standards scientifiques internationaux, posent un problème central : celui de la fiabilité des partenaires institutionnels.
Une perte de confiance assumée
Lors d’une entrevue de fin d’année, la ministre canadienne de la Santé, Marjorie Michel, a exprimé sans détour la position du gouvernement fédéral.
« Je ne peux pas leur faire confiance comme partenaire fiable, non », a-t-elle déclaré, en référence aux institutions sanitaires américaines.
Si la ministre reconnaît que les États-Unis « peuvent être fiables sur certains points », elle insiste sur un principe désormais non négociable : en matière de vaccins, le Canada doit suivre sa propre voie, fondée sur ses données scientifiques, ses mécanismes d’évaluation et l’expertise de ses institutions nationales.
Des changements controversés à Washington
Depuis janvier, l’appareil sanitaire américain a connu d’importantes transformations. La nomination de Robert F. Kennedy Jr. au poste de secrétaire à la Santé et aux Services sociaux continue de susciter la controverse, en raison de ses positions passées critiques à l’égard de la vaccination.
Sous son autorité, le site internet des CDC a été modifié à la fin novembre pour remettre en question une conclusion scientifique pourtant bien établie : l’absence de lien entre les vaccins et l’autisme. Cette révision a provoqué une onde de choc dans la communauté scientifique nord-américaine.
D’anciens responsables des CDC ont publiquement affirmé que certaines informations diffusées par l’agence ne pouvaient plus être considérées comme pleinement fiables. Par ailleurs, un comité consultatif nouvellement constitué a recommandé la fin de la vaccination systématique contre l’hépatite B chez les nouveau-nés et examine d’autres modifications potentielles du calendrier vaccinal infantile.
La désinformation, une préoccupation majeure pour Ottawa
Pour Marjorie Michel, ces évolutions alimentent un climat de désinformation préoccupant, dont les effets dépassent largement les frontières américaines.
« Les problèmes liés à la désinformation aux États-Unis sont une préoccupation majeure », a-t-elle souligné, justifiant la volonté du Canada de renforcer ses partenariats avec des pays partageant les mêmes valeurs scientifiques et sanitaires.
Face à ces défis, Ottawa privilégie une réponse coordonnée à l’échelle nationale. Lors de la dernière réunion des ministres fédéraux, provinciaux et territoriaux de la Santé, tenue en octobre, l’ensemble des provinces et territoires se sont entendus pour placer la vaccination au cœur de leur action commune.
« Toutes les provinces ont convenu de placer la vaccination au cœur de notre communiqué », a précisé la ministre. La déclaration conjointe adoptée à cette occasion rappelle que « les vaccins sauvent des vies et réduisent les coûts des soins de santé » et engage les gouvernements à coordonner leurs efforts pour rétablir la confiance du public, notamment face à la résurgence de la rougeole.
Une crise sanitaire nord-américaine en toile de fond
Dans un éditorial publié en juillet dans le Journal de l’Association médicale canadienne, les chercheuses Shannon Charlebois et Jasmine Pawa estiment que l’administration Trump est en train de démanteler l’infrastructure de santé publique et de recherche américaine lit’on dans un article de la Presse canadienne.
Elles évoquent des coupes budgétaires importantes au sein des CDC et des NIH, y compris la suppression de financements consacrés à l’étude des effets de la désinformation. Les autrices parlent d’une véritable « crise des maladies transmissibles » en Amérique du Nord, affirmant que les attaques répétées contre les institutions sanitaires ont réduit leur capacité à collecter et à diffuser des données essentielles.
La rougeole, symptôme d’un recul inquiétant
Cette crise se reflète déjà dans les indicateurs sanitaires. Le Canada a enregistré une hausse de plusieurs maladies transmissibles, dont la rougeole. À l’automne, l’Organisation panaméricaine de la santé a retiré au pays son statut de territoire exempt de rougeole — qu’il détenait depuis 1998 — à la suite d’une épidémie ayant persisté plus d’un an dans plusieurs provinces.
Les experts évoquent une combinaison de facteurs : affaiblissement de la santé publique, pénurie de médecins de famille et désinformation croissante autour des vaccins. Le virus de la rougeole, extrêmement contagieux, exige une couverture vaccinale d’au moins 95 % pour assurer l’immunité collective.
Mme Michel reconnaît que la méfiance envers les vaccins et les autorités sanitaires, accentuée après la pandémie de COVID-19, a contribué à cette situation. Elle parle d’une « incompréhension généralisée » du fonctionnement des vaccins, amplifiée par la propagation de fausses informations sur les réseaux sociaux.
Autonomie sanitaire et ligne rouge politique
La ministre insiste sur un principe fondamental : la santé publique canadienne doit rester guidée par la science, et non par des considérations politiques ou idéologiques.
Au-delà de l’enjeu scientifique, le dossier comporte aussi une dimension économique. Des observateurs craignent que les tensions actuelles n’ouvrent la voie à des pressions américaines visant à élargir l’accès du système de santé canadien aux acteurs privés étrangers dans de futures négociations commerciales.
Ottawa réaffirme toutefois que le caractère universel et public du système canadien n’est pas négociable.
Une redéfinition stratégique assumée
Plutôt qu’une rupture brutale avec Washington, le Canada parle désormais de diversification de ses partenariats. Le gouvernement cherche à renforcer ses liens scientifiques avec l’Europe, certains pays d’Asie et des organisations multilatérales afin de réduire sa dépendance traditionnelle envers les institutions américaines.
Prudente mais résolue, Marjorie Michel se dit néanmoins optimiste : la confiance dans la science vaccinale commencerait à se rétablir au Canada, à condition de maintenir une communication claire, cohérente et fondée sur des preuves. « Nous devons rétablir la confiance », conclut-elle.
Ottawa veut envoyer un message clair : sans rompre ses liens avec Washington, le Canada affirme désormais son autonomie scientifique et sanitaire, convaincu que la santé publique ne peut être soumise aux aléas politiques sans conséquences durables pour les populations.
La rédaction
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