L’année 2026 devait marquer le retour aux élections et à l’ordre constitutionnel en Haïti. Pourtant, en ce dernier trimestre, le processus électoral demeure incertain tandis que la transition politique se prolonge. Et, il semble bien que son terme se fera encore attendre. La situation dépasse désormais les difficultés d’organisation et les controverses qui ont traditionnellement accompagné les élections dans le pays.
De plus, cette impasse électorale se produit dans une conjoncture où les conditions de vie de la population ne cessent de se détériorer. L’insécurité, les déplacements forcés, la précarité économique et les difficultés d’accès aux services essentiels imposent aux citoyens des épreuves quotidiennes de plus en plus lourdes. Ces circonstances invitent à porter un regard particulier sur l’importance des élections et de leur tenue régulière, lequel va au-delà de la sphère politique : les élections permettent aux citoyens de déterminer leurs choix politiques en fonction des défis auxquels ils sont confrontés et des réponses qu’ils attendent des dirigeants du pays.
La tenue régulière des élections constitue l’un des fondements de la gouvernance démocratique. Elle permet le renouvellement des dirigeants et assure la continuité des institutions représentatives. Mais elle offre surtout aux citoyens la possibilité de choisir, à des intervalles déterminés, ceux auxquels ils entendent confier la conduite des affaires publiques parce que leurs opinions politiques des citoyens évoluent avec leurs besoins et les défis auxquels ils doivent faire face. À chaque échéance électorale, les citoyens peuvent réexaminer leurs priorités, apprécier la gestion des dirigeants sortants, comparer les propositions des candidats et décider de l’orientation qu’ils souhaitent donner à la gouvernance de leur pays.
En exerçant son droit de vote, le citoyen ne choisit pas uniquement une personnalité ou un parti politique. Il exprime aussi les préoccupations qui dominent son existence et les réponses qu’il attend de ceux qui aspirent à exercer le pouvoir. C’est là une dimension fondamentale de sa participation à la vie démocratique.
En ce sens, la Constitution de 1987 reconnaît au citoyen haïtien des droits politiques, notamment celui de participer, par le suffrage, au choix de ses dirigeants. Elle consacre également ses droits fondamentaux qui touchent directement aux conditions d’existence de la population, notamment les droits à la vie, à la santé, à l’éducation, à l’alimentation et à la sécurité sociale. Par conséquent, la satisfaction de ces droits engage la responsabilité de l’État envers les ressortissants de la Nation.
Ainsi, les élections établissent entre les citoyens et leurs dirigeants un lien fondé sur le choix et la confiance. À l’expiration de chaque mandat, les citoyens ont l’occasion de juger la gestion des dirigeants sortants. Ils peuvent alors renouveler leur confiance ou, au contraire, sanctionner cette gestion en choisissant d’autres représentants ou d’autres visions politiques. Cependant, ce pouvoir de jugement et de sanction se trouve limité lorsque les élections ne sont plus organisées régulièrement.
En Haïti, les conséquences de l’absence de renouvellement électoral sont visibles dans le fonctionnement des institutions. Les deux Chambres du Parlement ont cessé de fonctionner, faute d’élections permettant le renouvellement de leurs membres. Dans les communes, des agents exécutifs intérimaires nommés ont remplacé les autorités issues du suffrage populaire. Il en résulte que le fonctionnement des institutions représentatives ne répond plus aux exigences de renouvellement établies par la Constitution.
À ce dysfonctionnement institutionnel s’ajoute la succession des gouvernements de transition. Depuis quelque temps, leur formation relève d’arrangements entre acteurs politiques auxquels les citoyens sont étrangers.
S’il arrive que l’exercice du pouvoir exécutif soit interrompu, L’État doit pouvoir continuer de fonctionner. On conçoit alors qu’un gouvernement de transition vienne assurer la conduite des affaires publiques et répondre aux urgences nationales. Dans cette logique, un gouvernement de transition a, par définition, une mission provisoire : assurer le passage d’une situation de rupture de l’ordre constitutionnel à une gouvernance issue des élections. Sa raison d’être est de permettre le rétablissement d’un pouvoir politique fondé sur le suffrage populaire.
À la différence d’un gouvernement de transition, un gouvernement élu tire son mandat des orientations et des engagements qu’il a soumis au choix des électeurs. Il peut définir des priorités à long terme et conduire des politiques publiques dans une perspective déterminée ayant reçu l’aval des citoyens.
Dans ses dispositions relatives à la vacance présidentielle, la Constitution de 1987 traduit cette exigence de brièveté. L’article 149 amendé prévoit, dans les circonstances qu’il détermine, l’organisation d’une élection dans un délai maximal de cent vingt jours. Cette disposition illustre le principe selon lequel une gouvernance provisoire n’a pas vocation à se substituer indéfiniment à une gouvernance issue du suffrage.
Théoriquement, une transition politique est appelée à être de courte durée. Or, en Haïti, la transition, conçue comme une situation exceptionnelle et provisoire, s’est installée de manière indéfinie. Les gouvernements se succèdent, les arrangements politiques se renouvellent et l’exercice du pouvoir continue de s’organiser en dehors du processus électoral. Elle se serait transformée en une logique de gouvernance transitionnelle. Ce qui devait constituer un passage vers le rétablissement de la gouvernance démocratique devient le cadre dans lequel les affaires publiques continuent d’être conduites.
Cette prolongation soulève une difficulté fondamentale : plus la transition dure, plus les autorités sont appelées à prendre des décisions qui engagent l’avenir du pays, sans disposer d’un mandat politique issu du suffrage populaire. Pendant ce temps, les problèmes sociaux exigent des réponses qui dépassent la gestion des urgences et supposent des politiques publiques suivies, inscrites dans la durée.
Pour la population, cette contradiction n’a rien d’abstrait. Aussi, confrontées à l’insécurité, aux déplacements forcés, au chômage ou à la précarité, les familles haïtiennes doivent-elles attendre la fin d’une transition interminable pour obtenir la sécurité, des possibilités économiques, des écoles, des soins et des services publics capables de répondre à leurs besoins et d’améliorer leurs conditions d’existence ?
Mais les citoyens sont également privés de la possibilité de choisir les dirigeants et les orientations politiques qu’ils estiment les plus aptes à répondre à leurs besoins. À la difficulté de vivre dans des conditions sociales de plus en plus éprouvantes s’ajoute ainsi l’impossibilité d’intervenir, par le suffrage, dans la détermination des politiques appelées à améliorer leur existence.
Certes, les élections ne garantissent ni la compétence des dirigeants ni la résolution des problèmes. Un gouvernement élu peut décevoir les attentes de ceux qui lui ont accordé leur confiance. Mais la démocratie prévoit précisément que cette confiance puisse être réévaluée à l’occasion d’une nouvelle consultation électorale. Lorsque les élections ne se tiennent plus, cette possibilité disparaît. Les décisions continuent d’être prises, les responsables politiques se succèdent, mais les citoyens ne disposent plus de l’occasion régulière d’exprimer, par leur vote, leurs choix quant à l’avenir collectif.
En ce dernier trimestre de 2026, alors que le retour à l’ordre constitutionnel était annoncé comme l’objectif de l’année, les citoyens demeurent dans l’attente d’un calendrier leur permettant de savoir quand ils pourront être appelés aux urnes. S’il est vrai que l’insécurité constitue un obstacle majeur, il ne suffit pas d’annoncer une date pour garantir que les citoyens pourront voter librement, que les candidats pourront faire campagne et que les opérations électorales pourront se dérouler dans des conditions acceptables. Cette difficulté fait ressortir la gravité de la question humaine dans le champ électoral.
Le temps politique des négociations, des arrangements et des reports n’est pas celui des familles qui doivent, chaque jour, trouver les moyens de vivre et de protéger leurs proches. La non-tenue des élections dépasse ainsi la seule question du fonctionnement des institutions. Elle concerne aussi la place laissée au citoyen dans les décisions qui engagent son avenir.
Les élections demeurent présentes dans les discours, les textes et les négociations politiques. Mais leur absence prolongée prive les citoyens de la possibilité de choisir les dirigeants et les orientations politiques qu’ils estiment nécessaires pour répondre aux défis de leur temps.
Alors que les conditions de vie de la population haïtienne continuent de se détériorer, la prolongation de la transition ne retarde pas seulement le retour aux urnes. Elle prive également les citoyens de la possibilité de confier, par leur vote, un mandat politique à des dirigeants responsables, porteurs d’engagements envers la nation et de perspectives d’avenir pour le pays.
Chantal Volcy Céant
26 octobre 2026
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