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Élections, sécurité, sanctions, Global Gateway : S.E. Madame Hélène Roos explique l’action de l’Équipe Europe en Haïti dans Interview 509

Marc Arthur Paul by Marc Arthur Paul
octobre 16, 2026
in A la une, Actualités, Analyse, Grands dossiers, National, Opinion
Reading Time: 29 mins read

Arrivée en Haïti en septembre 2025 après avoir été ambassadrice de France en Bolivie, Hélène Roos dirige depuis plus d’un an la Délégation de l’Union européenne, premier partenaire bilatéral du pays. Durant cette période, le Conseil présidentiel de transition a cédé la place, le 7 février 2026, à un exécutif confié au Conseil des ministres ; la force anti-gangs a été prolongée sans encore atteindre ses effectifs ; et, le 5 octobre, le calendrier électoral a de nouveau été réaménagé, la campagne étant reportée dans l’attente de nouvelles dates. En quinze questions, cet entretien fait le point sur les grands dossiers — sécurité, élections, migration, financements, gouvernance, jeunesse, sanctions — dans un esprit de dialogue franc et précis.

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1.Madame l’Ambassadrice, pour commencer, pourriez-vous vous présenter en quelques mots à nos lecteurs : votre parcours avant Haïti — de Moscou à la Bolivie en passant par l’Europe centrale — et la manière dont vous résumeriez votre mission ici, un peu plus d’un an après votre arrivée ?

Tout d’abord je souhaite remercier la rédaction du Quotidien 509 pour cette invitation et saluer vos lectrices et vos lecteurs. 

Me présenter en quelques mots ? Je suis diplomate de carrière ; arrivée en Haïti, il y a tout juste un an, après un parcours qui m’a menée d’abord en Europe centrale et orientale (ce qui est un parcours classique puisque je suisentrée au Quai d’Orsay par le « cadre d’Orient »), en Asie et, enfin, sur le continent américain. J’ai débuté ma carrière dans le domaine de la coopération et des échanges culturels, pour évoluer ensuite vers des fonctions plus politiques, tout en faisant un passage par le porte-parolat de mon ministère d’origine. Avant d’arriver en Haïti, j’ai eu une première expérience de cheffe de poste diplomatique comme ambassadrice de France en Bolivie. Le Quai d’Orsay m’a détachée, depuis un an, auprès des instances européennes pour que je puisse occuper, pour la première fois, les fonctions d’ambassadrice de l’Union européenne. C’est ce qui m’a menée jusqu’en Haïti.

Il s’agit là d’un double défi pour moi : découvrir Haïti et exercer ces fonctions avec un autre positionnement diplomatique, en jouant pleinement la carte de l’Equipe Europe avec les Ambassadeurs d’Espagne et de France. 

Depuis un an, je me suis efforcée de renforcer l’image de l’Union européenne : montrer que l’UE est un acteur politique et diplomatique qui fonde son action sur une coopération robuste en matière de développement durable et sur une solidarité volontaire et concrète en matière humanitaire et de défense des droits humains. 

2. Haïti bénéficie depuis des décennies de la coopération internationale, sans que la situation ne s’améliore durablement. Selon vous, quelles leçons faut-il en tirer, et qu’est-ce que l’Union européenne s’efforce de faire différemment aujourd’hui ?

Il faut d’abord regarder cette réalité en face et en parler avec franchise. La solution à la crise haïtienne ne peut être qu’haïtienne. La communauté internationale, et l’Union européenne en particulier, a beaucoup investi en Haïti, mais aucun partenaire extérieur ne peut se substituer à l’État haïtien. Cela signifie que l’aide externe doit permettre à Haïti de renforcer sa propre capacité à agir et non créer une dépendance. Cela ne signifie évidemment pas que la communauté internationale doit se désengager. Elle est présente en Haïti par choix, dans un esprit de solidarité et de partenariat. 

C’est dans ce contexte et dans cet esprit que l’Union européenne souhaite aujourd’hui davantage privilégier les capacités, les institutions, la responsabilité et la durabilité. Notre objectif est de contribuer à ce que l’État haïtien puisse pleinement assurer ses fonctions régaliennes, rendre les services auxquels la population a droit et créer les conditions permettant au pays de se développer par ses propres moyens. 

L’aide externe doit être un levier pour l’action publiquedes Etats bénéficiaires, en aucune façon, un substitut.

3. L’UE évoque un engagement global de 360 millions d’euros pour Haïti, dont 33 millions d’appui budgétaire restent à décaisser. Qu’est-ce qui conditionne ce décaissement, et quelle place occupent désormais les critères de gouvernance et de transparence dans vos financements ?

L’UE veille à ce que les fonds publics soient gérés de manière responsable et au service de la population. Notre approche est fondée sur le dialogue, l’accompagnement des réformes et l’exigence de résultats, dans l’intérêt du peuple haïtien et dans le nôtre. Le monde change. Nous avons le devoir de veiller à la bonne utilisation des fonds et d’en rendre compte aux contribuables européens. 

Notre engagement global en Haïti doit être encore autour de 380 millions d’euros en mettre en œuvre d’ici 2030. À la fin août 2026, le niveau d’exécution financière de l’ensemble de notre portefeuille était d’environ 46 %, ce qui signifie qu’il reste près de 207 millions d’euros à décaisser au fur et à mesure des réalisations des projets déjà identifiés. De plus, environ 40 millions d’euros supplémentaires sont actuellement en train d’être contractualisés.

Dans le cadre de cet engagement global, Haïti bénéficied’un programme d’appui à la consolidation de l’État et à la résilience dans les situations de fragilité qui a été doté initialement de 156 millions d’euros : 118 millions d’euros d’appui budgétaire et 38 millions d’euros d’assistance complémentaire. Ce programme vise à préserver les fonctions essentielles de l’État, à soutenir la stabilité politique, économique et sociale et à renforcer la capacité de l’administration publique à fournir des services de base à la population

S’agissant de l’appui budgétaire direct, 34 millions d’eurosrestent à décaisser en deux tranches conditionnées au respect de critères précis : stabilité macroéconomique, gestion des finances publiques, transparence budgétaire et poursuite des réformes. Ces critères comprennent également des objectifs vérifiables : la publication du diagnostic de gouvernance du Fonds monétaire international, l’audit de la Banque de la République d’Haïti pour 2023, l’adoption d’un nouveau plan de réforme des finances publiques, la publication régulière des rapports budgétaires et les progrès effectués en matière de marchés publics, la lutte contre la corruption et la lutte contre le blanchiment d’argent. Une évaluation positive du programme de suivi du Fonds monétaire international est aussi requise. Nous sommes donc très attentifs à l’avancée des réformes et à l’évolution du climat des affaires.

L’appui budgétaire accompagne des réformes structurelles, ce n’est pas un fond d’urgence. À la différence des projets classiques, pour lesquels nous avançons des fonds pour financer des activités, l’appui budgétaire repose sur des indicateurs clairs. Les progrès sont évalués objectivement et le décaissement n’intervient que lorsque les résultats sont effectivement atteints.

Ces outils sont précieux pour accompagner la réforme de l’Etat car nous agissons de concert avec nos partenaires haïtiens de manière très concrète. La digitalisation des procédures fiscales, financée par notre assistance technique et déjà bien avancée, sera un puissant levier contre la corruption, dont l’Etat haïtien pourra se saisir efficacement. Le travail que nous effectuons parallèlement avec les Douanes, l’ONUDC et Expertise France pourra lui aussi produire des effets tangibles en matière de gouvernance.

L’engagement de l’Union européenne s’inscrit dans la durée pour accompagner les transformations structurelles. Nos instruments continuent à évoluer.

Nous avons, pendant plusieurs années, utilisé ceux du Fonds européen de développement, dont les financements seront pratiquement totalement engagés d’ici 2028 grâce au travail effectué par le Bureau de l’Ordonnateur national (BONFED). Notre coopération a en effet bénéficié du professionnalisme, de la compétence de l’expérience et de la stabilité exceptionnelle dans le contexte haïtien de cette équipe en place depuis 12 ans. Cette continuité institutionnelle a permis de bâtir un système efficace et durable : une vraie réussite de coopération, d’autant plus remarquable que le pays traverse depuis plusieurs années une crise politique et sécuritaire, et malgré les freins causés par la succession des cabinets ministériels. Parallèlement, nous avons évolué vers l’utilisation de nouveaux instruments de coopération (NDICI) qui ouvrent d’ores et déjà de nouvelles perspectives. 

Depuis 2025, dans le format « équipe Europe », les ambassadeurs européens sont davantage présents sur le terrain, ce qui nous permet de mieux mesurer les avancéeset l’impact des projets sur les populations bénéficiaires. J’ai en tête des projets comme la construction de la RN3 de Saint-Raphaël à Barrière Battant ou encore le programme de sécurité alimentaire et nutritionnelle de près de 38 millions d’euros, qui se poursuit dans le Nord-Ouest, le Haut-Artibonite ou dans l’Ouest du pays. 

Vous l’aurez compris, il s’agit de sommes considérables qui témoignent des efforts consentis par les contribuables européens au profit d’Haïti. Cet effort mérite la plus grande rigueur dans la gestion des fonds. Il explique la responsabilité qui est la mienne à donner toujours plus d’impact à notre action dans le cadre d’un partenariat que nous souhaitons équilibré et inscrit dans une logique de respect mutuel.

 4. Le 5 octobre, le CEP a reporté l’ouverture de la campagne et prolongé jusqu’au 31 octobre l’inscription des candidats, sans annoncer pour l’instant de nouvelle date de scrutin. Comment l’Union européenne accueille-t-elle ce nouveau réaménagement du calendrier ? Avez-vous des inquiétudes quant à la durée de la transition, et qu’attendez-vous aujourd’hui du gouvernement, du CEP et des acteurs politiques ?

L’Union européenne comprend les défis auxquels le processus électoral est confronté en Haïti. Le peuple haïtien doit néanmoins pouvoir retrouver des institutions issues d’un processus électoral crédible, transparent et respectueux des principes démocratiques. Par définition, une transition n’est pas un modèle de gouvernance durable. Nous encourageons donc tous les acteurs à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que les préparatifs avancent (y compris pour l’inscription des électeurs) et qu’un calendrier réaliste puisse être établi et respecté.

Nous respectons pleinement la souveraineté d’Haïti et les responsabilités respectives du gouvernement et du CEP. Il revient aux autorités haïtiennes de conduire le processus.La crédibilité du scrutin dépendra de l’engagement de chacun : institutions, responsables politiques, candidats et, plus largement, l’ensemble des acteurs haïtiens. L’UE peut accompagner, financer, observer et recommander mais c’est à Haïti d’organiser les élections et de décider de son avenir politique.

Les électrices et électeurs haïtiens devront faire leur choix en conscience. Ils devront se demander quel type de dirigeant ils souhaitent placer à la tête de leur pays, quelles garanties ils attendent en matière de démocratie, d’État de droit et de sécurité. Quelle image aussi ils veulent que leur pays renvoie à ses partenaires sur la scène internationale. C’est leur choix souverain. C’est aussi leur responsabilité démocratique. L’intégrité des candidats est l’enjeu central ; elle sera un facteur déterminant de la crédibilité de ce scrutin. 

Ce qui m’a le plus frappée en un an ici, c’est la sagesse du peuple haïtien, sa soif de justice, son besoin de sécurité et de stabilité économique. En un mot, son extraordinaire dignité. C’est pourquoi il importe que le peuple haïtien puisse s’exprimer librement et que les conditions d’un scrutin crédible soient pleinementgaranties.

De notre côté, comme partenaire, nous prenons nos responsabilités : l’Union européenne dispose d’un régime de mesures restrictives à l’encontre de personnes et d’entités considérées comme responsables d’actions menaçant la paix, la stabilité, ou la sécurité d’Haïti, ou portant atteinte à la démocratie et à l’État de droit. Ce régime n’est pas un instrument électoral et les sanctions européennes ne constituent pas, en elles-mêmes, des critères d’éligibilité au regard du droit haïtien. Elles consistent en revanche en une liste de personnes qui sont interdites d’entrée sur le territoire de l’Union européenne, soit dans ses 27 États membres, ainsi qu’en la possibilité degels d’avoirs. Ces mesures traduisent une appréciation politique et juridique extrêmement sérieuse de la responsabilité des personnes concernées. On ne peut, selon moi, les passer sous silence dans le débat public, au moment où Haïti s’apprête à décider de son avenir politique.

5. Le Pacte national signé en février confie l’exécutif au Conseil des ministres jusqu’à l’installation des élus et prévoit un référendum constitutionnel le jour du vote. Quel regard l’Union européenne porte-t-elle sur ce cadre de transition ?

Les Haïtiens ont décidé de l’architecture de leur transition et décideront de leur future organisation constitutionnelle. Ce qui importe, c’est que cette architecture permette effectivement de conduire le pays vers le rétablissement d’institutions légitimes et responsables devant les citoyens.

L’essentiel est donc la finalité de la transition : permettre le retour à un ordre institutionnel stable et démocratique. Cela suppose que le processus reste orienté vers les élections et que les décisions prises pendant cette période renforcent la confiance dans des institutions, aujourd’hui de plus en plus fragilisées.

En réponse à l’invitation des autorités haïtiennes, l’UE est prête à accompagner le processus électoral.

6. La Force de répression des gangs a été prolongée jusqu’au 31 mars 2027, mais elle n’a pas encore atteint ses effectifs prévus. Comment l’Europe contribue-t-elle à cet effort sécuritaire, et quelles conditions vous paraissent nécessaires pour que tous les citoyens puissent voter en sécurité ?

La prorogation du mandat de la Force de répression des gangs (FRG) est une étape importante, mais un mandat ne suffit pas : il faut maintenant les moyens de l’exécuter. L’UE soutient les efforts visant à permettre à la force d’atteindre sa pleine capacité opérationnelle, en complément du soutien qu’elle apporte directement aux institutions haïtiennes de sécurité, notamment à la Police nationale d’Haïti.

La mobilisation de ces moyens suppose des efforts très concrets de la part des partenaires internationaux. L’Allemagne a proposé de prendre à sa charge l’acheminement d’une partie des équipements de la GSF. Ce type de soutien logistique est essentiel pour permettre à la force de disposer effectivement des moyens nécessaires à son déploiement. L’Allemagne, la France et l’Espagne sont les principaux contributeurs européens au fond fiduciaire en appui de la FRG, mais il faut savoir que le Danemark, l’Italie, l’Autriche et la Grèce sont également des Etats contributeurs ; c’est une véritable solidarité européenne qui s’exprime. 

Haïti doit dès à présent préparer l’après FRG et se doter d’une stratégie de long terme. Reprendre des territoires aux gangs ne suffit pas : il faut pouvoir y maintenir durablement la présence des forces de sécurité, y rétablir l’autorité de l’État et permettre le retour des services publics. À terme, la sécurité des citoyens haïtiens doit être assurée par des institutions nationales solides, légitimes et capables d’exercer pleinement leurs responsabilités. Cela suppose de simultanément de consolider la présence de la Police nationale d’Haïti et des Forces armées d’Haïti sur l’ensemble du territoire, de lutter contre les trafics d’armes et les circuits de financement criminel et de renforcer le fonctionnement de la justice.Cela suppose également de donner aux policiers les moyens d’accomplir leur mission, tout en renforçant leur légitimité et leur reconnaissance au sein de la société haïtienne. Dans cette perspective, l’Union européenne, en coopération avec l’OEA, contribue aussi au renforcement des capacités opérationnelles de la Police nationale d’Haïti, notamment à travers la mise en place de cinq bases opérationnelles avancées. Celles-ci doiventpermettre à la police haïtienne de maintenir une présence durable dans les territoires reconquis, de sécuriser durablement ces zones et de prévenir le retour des gangs.

La sécurité doit aussi aller de pair avec la justice et le respect des droits humains. L’Union européenne accompagne les institutions judiciaires haïtiennes dans ce domaine. 

La France prend financièrement le relai de l’UE et contribue aujourd’hui à la mise en place de pôles judiciaires spécialisés destinés à renforcer la lutte contre l’impunité, notamment pour les crimes de masse et les crimes financiers. Le cadre juridique régissant la Haute Cour de justice doit garantir qu’elle puisse contribuer effectivement à la lutte contre l’impunité, sans créer d’obstacles aux poursuites judiciaires ni compromettre l’établissement des responsabilités pénales dans le respect des garanties judiciaires. Il faut que les auteurs de crimes soient identifiés, arrêtés, traduits devant la justice et, lorsque leur culpabilité est établie dans le respect des garanties judiciaires, condamnés. L’Union européenne défend la justice, pas l’impunité.

7. Près de 1,5 million d’Haïtiens sont déplacés, et les rapatriements depuis la République dominicaine dépassent 226 000 personnes en sept mois. Quelles réponses concrètes l’Union européenne apporte-t-elle aujourd’hui à ces populations ?

En 2026, l’Union européenne a mobilisé 23 millions d’euros d’aide humanitaire pour répondre à la crise en Haïti et à ses conséquences régionales. Notre priorité est d’apporter une assistance concrète aux populations les plus vulnérables : personnes déplacées, enfants, femmes victimes de violences et personnes confrontées à l’insécurité alimentaire ou à des urgences sanitaires. Notre approche est claire : répondre aux besoins immédiats, protéger la dignité des personnes et concentrer les moyens disponibles là où les besoins sont les plusurgents. 

Notre aide finance notamment les soins de santé et la nutrition, la protection, l’éducation   d’urgence, la sécurité alimentaire, les transferts monétaires aux populations affectées par les déplacements forcés et l’accès aux services de base comme l’eau et l’assainissement dans les sites des déplacés. Elle cible en priorité l’Ouest, notamment la zone métropolitaine de Port-au-Prince, mais aussi l’Artibonite, le Centre et le Sud-Est. 

Concernant la situation des rapatriements depuis la République Dominicaine, notre approche consiste à contribuer à la stabilisation et à la résilience des communautés frontalières exposées aux retours massifs, en soutenant des réponses locales coordonnées et adaptées. Nous avons lancé il y a quelques mois un projet pour le renforcement des organisations de la société civile locale pour faciliter la réintégration des migrants et la résilience communautaire dans les zones frontalières, pour un montant de 2,7 millions d’euros sur les 18 prochains mois. 

La protection des personnes les plus vulnérables, notamment des enfants non accompagnés et des femmes enceintes, demeure essentielle. A Anse-à-Pitre et à Belladère, l’aide européenne se concentre sur la santé et les mesures de protection. Je me suis rendue plusieurs fois à la frontière. J’ai pu m’entretenir avec ces femmes et ces enfants. Ce sont des moments importants, marquants, humainement très enrichissants. Ils donnent un sens concret à notre action. 

8. En juillet, vous vous êtes rendue à Belladère, où l’UE soutient des projets à hauteur de 3,55 millions d’euros. Ces moyens sont-ils à la mesure des besoins ? Et l’Union européenne envisage-t-elle d’aborder la question des rapatriements avec les autorités dominicaines ?

La visite à Belladère a permis d’illustrer concrètement les défis humanitaires et de protection. Le programme comprenait notamment la visite du Centre de ressources frontalier, des dispositifs d’accueil, du centre d’hébergement d’urgence du Groupe d’appui aux réfugiés et rapatriés (GARR), de l’hôpital de Belladère et d’un site accueillant des personnes déplacées et des migrants déportés. C’est une visite que nous avons effectué en Equipe Europe avec les Ambassadeurs d’Espagne et de France, mais aussi avec la Coordinatrice résidente de l’ONU et l’Ambassadeur du Brésil. L’idée est de nous allier pour que nos programmes aient plus d’impact.

En 2026, l’Union européenne finance, à Belladère et dans le département du Centre, un projet d’un million d’euros, mis en œuvre par le Comité international de secours et son partenaire local Zanmi Lasante. Il couvre les soins de santé primaire, la santé reproductive et la réponse aux violences sexuelles. Nous soutenons également le Fonds des Nations unies pour la population à hauteur de 250 000 euros, avec une attention particulière aux zones frontalières. Ces interventions visent à améliorer l’accès aux soins, notamment pour les femmes, et à renforcer les services de santé dans les zones frontalières. Notre priorité est de contribuer à la protection des personnes et de soutenir les acteurs humanitaires.

Le dialogue entre Haïti et la République dominicaine est primordial et nous saluons la reprise des contacts entre les ministres des affaires étrangères des deux pays. Nous travaillons actuellement, tant avec nos partenaires haïtiens que dominicains, à la définition d’un programme binational en matière de santé, plus concrètement pour soutenir les services et les capacités des maternités à la frontière. Ce programme pourrait être doté de 8 millions d’euros. C’est un travail que nous menons conjointement avec nos collègues de la délégation de l’Union européenne en République dominicaine. 

9. Lors de vos visites dans le Sud, la Grand’Anse et à la frontière, qu’est-ce qui vous a le plus marquée, et en quoi cela a-t-il influencé votre action ?

Chaque visite est particulière. Haïti est un pays extrêmement divers. Aucun déplacement ne ressemble à un autre. Qu’est-ce qui m’a le plus marquée ? Dans le Sud, le dynamisme des personnes rencontrées, notamment celui des agriculteurs. Dans la Grand’Anse, l’ingéniosité développée localement pour faire face à un certain isolement géographique. A la frontière, la grande dignité des personnes rencontrées, notamment des femmes avec qui j’ai pu m’entretenir. Elles m’ont beaucoup impressionnée. Je suis persuadée que les femmes haïtiennes joueront un rôle prépondérant pour la stabilisation du pays, pour autant qu’on leur donne l’espace nécessaire, notamment sur le plan politique. J’ai beaucoup d’admiration pour elles. Ce sont de véritables héroïnes des temps modernes. 

Toutes ces rencontres, ces déplacements m’ont confortée dans l’idée qu’un réel partenariat ne se développe que lorsque nous nous confrontons à la réalité du terrain, à l’expérience du quotidien, à la nécessaire urgence d’écouter non seulement nos interlocuteurs officiels, mais aussi et surtout la population haïtienne. Nos objectifs de coopération ne doivent pas être l’apanage des entretiens officiels, les échanges sur le terrain sont primordiaux. 

A chaque déplacement, je garde en mémoire une conversation, un visage, un moment : le jeune Rony, un petit garçon, arrivé seul de la République dominicaine à Ouanaminthe. C’est une des rencontres qui m’a le plus marquée. Je pense souvent à cet enfant. Mais je pourrais aussi vous parler de ces femmes magnifiques à Beaumont,si fières de leur production d’ignames et de leur transformation, de cet agriculteur de Grand’Anse qui m’a parlé avec tant de passion et de fierté des arbres à pain….C’est la richesse et la force de ces moments qui guident ensuite mon action au quotidien. 

10. Le premier Forum Global Gateway s’est tenu le 29 juin à Pétion-Ville. Cette stratégie vise jusqu’à 400 milliards d’euros d’investissements dans le monde d’ici 2027. Quelle part pourrait concerner Haïti, selon quel calendrier, et quels seront les premiers projets ?

Global Gateway est la stratégie d’investissement internationale de l’Union européenne, mise en œuvre en format Equipe Europe (c’est-à-dire avec le concours de nos Etats membres), pour soutenir des projets structurants dans cinq secteurs prioritaires : l’énergie et le climat, le numérique, les transports, la santé, l’éducation et la recherche. Elle est destinée à mobiliser, à l’échelle mondiale, des investissements porteurs de transformation. Dans les Caraïbes, cette stratégie met l’accent sur l’énergie, la connectivité, la transformation numérique et les transports. 

Dans les contextes fragiles, le risque ne doit pas exclure l’investissement : il renforce au contraire la nécessité d’un engagement adapté et de long terme. L’UE déploie déjà des initiatives Global Gateway dans de nombreux pays fragiles, avec des outils adaptés au risque, combinant subventions, garanties, assistance technique et mobilisation des institutions financières européennes. Pour Haïti, à ce stade, il n’y a pas un montant prédéfini ni de calendrier formellement arrêté. Les premiers projets devront être identifiés et structurés avec les autorités haïtiennes, lesecteur privé, la délégation de l’UE, les États membres et les partenaires financiers. Il est donc plus juste de parler aujourd’hui d’une dynamique de préparation destinée à définir conjointement des projets prioritaires que d’annoncer d’ores et déjà une part chiffrée de l’enveloppe mondiale. Le potentiel est là et nous souhaitons aller de l’avant. La sécurité globale, comme la sécurité juridique, sont des préalables importants à l’arrivée d’investissements européens. Nous espérons que le secteur privé européen pourra accompagner, le moment venu, la reconstruction et la relance économique du pays. Cela se prépare dès maintenant.

Le Forum des Investissements, organisé en juin dernier à Port-au-Prince à la demande du secteur privé haïtien, a étél’occasion de faire passer un message clair : malgré le contexte singulier d’Haïti, l’Union européenne est prête àexaminer les moyens d’attirer des investissements susceptibles de contribuer au développement durable du pays dans des secteurs stratégiques clés.

Au cas par cas, l’Union européenne peut mobiliser et combiner différents instruments ; assistance technique, subventions, mécanismes de « blending » et garanties financières, afin d’accompagner les investissements du secteur privé européen ou le cadre politique ou réglementaire, la réalisation d’études de faisabilité ou encore la structuration d’un financement. Dans cet esprit, nous organiserons prochainement une réunion de suivi avec nos partenaires haïtiens, notamment du secteur privé. 

11. Parmi les secteurs prioritaires retenus figurent l’énergie et les mines, ce qui suscite certaines interrogations au sein de la société civile. Comment l’UE veille-t-elle à ce que ces investissements profitent d’abord aux Haïtiens ?

Ces interrogations sont légitimes. Il est important de les prendre en compte. La priorité est de permettre à Haïti de créer de la richesse et des emplois pour sa population. Il n’appartient pas à l’UE de décider à la place des Haïtiens des secteurs dans lesquels leur pays doit investir : ce sont aux Haïtiens de définir leurs propres priorités économiques. Le rôle de l’UE est de contribuer à réunir les conditions permettant à ces choix de se traduire en résultats concrets et durables, grâce à des institutions solides, des règles claires et prévisibles, à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la sécurité juridique, indispensable pour susciter et attirer les investissements privés européens.

Dans les secteurs comme l’énergie ou les ressources naturelles, cela implique naturellement que les investissements soient transparents, qu’ils respectent les normes sociales et environnementales et que les bénéfices contribuent effectivement au développement du pays. Ecouter, prendre en compte les organisations de la société civile sera essentiel dans un processus qui se veut inclusif. Nous en avons récemment consulté sur les perspectives de notre coopération. L’objectif n’est pas d’attirer des investissements pour attirer des investissements, mais de permettre à Haïti de mobiliser son propre potentiel économique et d’en faire bénéficier sa population. Il s’agit aussi de permettre la mise en place d’un partenariat équilibré quand intérêts haïtiens et européens se croisent. C’est ainsi que l’on construit un partenariat différent, sur des bases nouvelles et pour le bénéfice de toutes et tous. 

12. L’après-séisme de 2010 a laissé le souvenir de promesses importantes aux résultats mitigés, et de nombreux entrepreneurs haïtiens disent avoir du mal à accéder aux financements internationaux. Comment Global Gateway entend-il éviter ces écueils et s’ouvrir réellement aux PME haïtiennes ?

L’ambition de Global Gateway est notamment de tirer les leçons du passé : travailler dans un véritable partenariat avec Haïti, préparer les projets en amont, garantir la transparence et rechercher un impact concret et durable. Pour les PME haïtiennes, cela passe par des instruments adaptés : assistance technique, garanties, « blending » et accompagnement à la faisabilité financière des projets, afinde lever les obstacles qui limitent aujourd’hui l’accès aux financements internationaux. L’enjeu fondamental est d’associer pleinement les entreprises haïtiennes à la création de valeur et d’emplois à l’échelle nationale.

Dans cette perspective, l’UE déploie une approche sur mesure : nous ajustons nos investissements au niveau de risques grâce à des garanties de gouvernance renforcées, tout en plaçant la protection des populations au cœur de notre action dans ce contexte de grande fragilité.

13. La lutte contre la corruption reste un enjeu majeur. Quels mécanismes l’UE met-elle en place pour s’assurer que son aide atteint bien ses destinataires ? Et comment coordonnez-vous votre action avec l’ONU, la Banque mondiale et la BID pour éviter les doublons ?

L’Union européenne met en place plusieurs mécanismes pour renforcer la transparence et la traçabilité de son aide. Dans le cadre de notre appui budgétaire, je l’ai dit tout à l’heure, nous avons soutenu le renforcement de la gestion des finances publiques, du contrôle des comptes de l’État et de la transparence budgétaire. Concrètement, cet appui passe par la production de rapports trimestriels sur l’exécution du budget, publiés par le ministère concerné, ainsi que par la modernisation et la dématérialisation du système de gestion fiscale afin de mieux tracer les opérations et réduire les procédures papier, plus vulnérables aux dérives.

Pour éviter les doublons, l’UE travaille en coordination étroite avec les autres partenaires. En Haïti, il existe des cadres réguliers de concertation entre partenaires techniques et financiers et avec le gouvernement. Nous avons proposé de les renforcer par la désignation d’une troïka (ONU, UE, Mexique) représentant les partenaires d’Haïti auprès du gouvernement pour développer un véritable dialogue politique sur l’aide externe, au-delà des échanges techniques qui n’échappent logiquement pas à un fonctionnement sectoriel. Je forme le vœu que ce cadre politique global prenne rapidement forme. Cela nous permettrait de renforcer l’impact de l’aide externe en Haïti. Celle-ci est importante. Les effets doivent être plus visibles et se faire davantage sentir au sein de la population. 

Sur le plan technique, le système fonctionne plutôt bien. Nous veillons d’abord à inscrire notre appui dans des cadres communs de coordination avec les partenaires techniques et financiers et avec les ministères haïtiens concernés, afin de mieux répartir les interventions et d’éviter les doublons. Le programme d’appui budgétaire prévoit explicitement un appui au dialogue et à la coordination entre partenaires techniques et financiers ainsi qu’avec les institutions nationales, notamment dans les domaines de la réforme de l’administration publique et des politiques publiques. Concrètement, cette coordination se traduit aussi par des exercices conjoints. Par exemple, le Gouvernement haïtien a sollicité en 2024 (Déclaration de Kingston du 11 mars 2024) un cadre de partenariat associant l’Union européenne, les Nations unies, la Banque mondiale et la BID pour évaluer l’impact de la crise et préparer un plan de relance ; l’assistance technique de notre appui budgétaire y a contribué dans sa composante dédiée à la gouvernance.

14. Plus de la moitié des Haïtiens ont moins de 30 ans, et beaucoup envisagent de partir. Que propose l’Union européenne à cette jeunesse pour lui offrir des perspectives en Haïti, y compris aux jeunes rapatriés ?

Depuis mon arrivée, j’ai eu l’occasion de croiser de nombreux jeunes Haïtiens. J’avais d’ailleurs donné carte blanche à Chanda YAAG lors de la Fête de l’Europe le 9 mai dernier. Chanda avait slamé un texte magnifique et sans concession : elle l’a intitulé « Maintenant ou jamais ». Des mots forts faits pour interpeller les pouvoirs publics comme la communauté internationale. Elle disait : 

« Ici, les jeunes formés

Sont privés de leurs opportunités

Alors la misère s’approche de son apogée,

Dans nos rangs la peur pointe et prend la première place (…)

Nous ne voulons plus d’une aide qui apaise la faim,

Nous voulons un appui sincère et concret, 

Pour produire, pour développer,

Un élan collectif,

Où chaque projet porte enfin

La marque du progrès ».

Chanda, en ces quelques mots, a tout dit. 

La jeunesse haïtienne ne demande pas de l’aide. Elle demande avant tout la possibilité d’étudier, de travailler, d’entreprendre et de construire son avenir chez elle. C’est précisément pourquoi notre coopération doit aller au-delà de l’assistance et contribuer à créer des perspectives durables : formation professionnelle, emploi, entrepreneuriat, accès au financement, numérique, mobilité et retour des compétences. Je le disais tout à l’heure : c’est une coopération dont les pouvoirs publics doivent se saisir pour construire des politiques publiques aux effets durables. 

Il faut aussi changer de regard sur les jeunes qui reviennent en Haïti. Ils ne doivent pas être considérés uniquement comme des personnes à réintégrer, mais comme des compétences et des ressources pour le pays. Beaucoup ont acquis une expérience, une formation et des savoir-faire à l’étranger. L’enjeu est de créer les conditions pour qu’ils puissent les mettre au service d’Haïti.

Et c’est ici que revient le besoin d’un partenariat équilibré fondé sur les responsabilités et les engagements de chacun. L’Europe peut financer des programmes, créer des opportunités et soutenir les institutions. Mais aucun projet de coopération ne pourra remplacer la création d’un environnement haïtien dans lequel un jeune peut croire que son avenir est ici. Or l’avenir d’Haïti, c’est sa jeunesse. 

15. Pour conclure, si l’Union européenne pouvait faire avancer une seule chose en Haïti dès demain, laquelle choisiriez-vous ?

Je choisirais de soutenir un renforcement en profondeur des capacités de l’État haïtien lui permettant pleinement ses responsabilités et prérogatives. Sécurité, justice, élections, services publics, économie, éducation : tous ces enjeux sont liés. C’est en retrouvant sa capacité à exercer ses fonctions et sa légitimité auprès de la population que l’État pourra permettre à Haïti de sortir durablement de la crise.

L’Union européenne restera aux côtés d’Haïti, mais notre soutien doit s’inscrire dans une logique de responsabilité partagée. Je l’ai dit : L’Europe peut accompagner les efforts des Haïtiens, mais elle ne peut s’y substituer.Dans un contexte international marqué par de multiples crises, y compris en Europe, les ressources de la coopération sont nécessairement limitées. Ces ressources viennent des citoyens européens, ils en attendent légitimement des résultats concrets.

Par exemple, nous avons financé il y a six ans deux marchés à Ouanaminthe età Dajabon. Le marché de Dajabon est aujourd’hui saturé. Les commerçants de Ouanaminthe doivent pouvoir être soutenus pour intégrer des échanges formels dans le cadre du marché qui leur est toujours destiné. 

Notre objectif n’est pas d’entretenir une dépendance à l’aide externe, mais de contribuer à la rendre progressivement moins nécessaire. Cela suppose un partenariat fondé sur le respect de la souveraineté haïtienne, la responsabilité de ses institutions et une volonté commune d’obtenir des résultats tangibles et durables.

Sur le plan personnel, Haïti est une source d’enrichissement quotidien. Ce que votre pays m’a appris, c’est sûrement une solidarité qui persiste malgré les événements, même les plus tragiques. Je reçois, chaque jour en Haïti, une leçon de vie et, pour cela, je souhaite exprimer aux Haïtiennes et aux Haïtiens ma profonde gratitude et mon sincère respect./.

Pour la rédaction

Marc-Arthur Paul

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Tags: haiti
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