La polémique trouve son origine dans ce qui ressemble davantage à un lapsus qu’à une méconnaissance délibérée de l’histoire nationale. Lors d’une intervention publique aux Gonaïves, le candidat VIKTWA, Wilner JOSEPH, a associéJean-Jacques Dessalines aux Gonaïves comme lieu de naissance. Pourtant, les références historiques situent généralement la naissance du Père fondateur dans la région du Cormier, près de Grande-Rivière-du-Nord.
Il convient de dire que ce rappel factuel est légitime. La vérification historique s’avère nécessaire. Mais depuis l’apparition de cette séquence dans l’espace public, une question s’impose : comment un lapsus historique est-il devenu un objet de disqualification politique ?
Car ce qui frappe dans cette affaire n’est pas tant l’inexactitude relevée que le traitement qui lui a été réservé. En quelques heures, une confusion de référence historique a cessé d’être analysée comme une maladresse ou une approximation pour devenir le fondement d’un réquisitoire beaucoup plus large contre son auteur.
La discussion ne porte plus uniquement sur le lieu de naissance de Dessalines. Elle porte désormais sur la valeur intellectuelle d’un candidat, sa crédibilité, sa capacité à gouverner et même sa légitimité à participer au débat national.
Une telle évolution mérite d’être examinée avec sang-froid.
Comme le souligne Raymond Aron, une société démocratique court toujours le risque de transformer les faits en instruments de convictions préalablement établies. Lorsqu’une conclusion précède l’analyse, les évènements ne sont plus évalués pour ce qu’ils sont ; ils sont mobilisés pour confirmer ce que l’on souhaite déjà croire. C’est exactement l’impression que laisse aujourd’hui cette controverse.
Le Lapsus du candidat VIKTWA est devenu, pour plus d’un, la preuve d’une ignorance supposée. Cette ignorance supposée est ensuite présentée comme la démonstration d’une incapacité politique. Puis cette incapacité est invoquée pour remettre en cause sa candidature elle-même.
Entre chacune de ces étapes, pourtant, le raisonnement demeure fragile.
Car le quotidien haïtien n’a jamais manqué d’approximations historiques, de déclarations contestables ni même de récits largement discutés sans que leurs auteurs soient systématiquement frappés d’une telle condamnation symbolique.
C’est dans cette perspective que l’affaire de Wilner soulève une question plus profonde que celle d’un simple fait historique. Tous les acteurs politiques bénéficient-ils du même droit à l’erreur ? Tous sont-ils soumis à la même sévérité lorsqu’ils commettent une approximation ou une confusion ?
Ou bien certaines erreurs deviennent-elles plus lourdes de conséquences selon l’origine sociale, l’appartenance réelle ou supposée aux élites dominantes, ou encore selon la place occupée dans les rapports de pouvoir ? Cette interrogation ne relève pas d’une posture théorique. Elle traverse l’histoire haïtienne depuis l’indépendance.
Notre société a longtemps été marquée par des clivages de couleur, de classe et de statut social. Ces lignes de fracture ont influencé l’accès au savoir reconnu, à la parole légitime et aux responsabilités publiques. Elles continuent parfois d’apparaître dans les jugements que nous portons sur ceux qui aspirent à exercer le pouvoir.
À regarder certaines réactions, on peut légitimement se demander si l’indignation actuelle vise réellement le lapsus lui-même ou si elle traduit quelque chose de plus profond : une difficulté persistante à accepter que certains acteurs puissent prétendre aux plus hautes fonctions sans appartenir aux cercles traditionnellement associés à l’autorité intellectuelle ou politique.
Le contraste est d’ailleurs frappant
Pendant des décennies, plusieurs générations ont appris l’histoire nationale à travers des récits parfois incomplets, simplifiés ou orientés. Des versions discutables de certains épisodes fondateurs ont été diffusées dans des institutions respectées, reproduites dans des manuels scolaires et répétées dans des salles de classe sans provoquer de mobilisation collective comparable.
Ces approximations n’ont jamais donné lieu à des campagnes délégitimation contre ceux qui les transmettaient. Aujourd’hui, un lapsus de quelques secondes semble suffire à déclencher une avalanche de commentaires visant non seulement la déclaration, mais également la personne qui l’a prononcée.
Cette disproportion interpelle.
Car une démocratie mature devrait être capable de distinguer la correction nécessaire d’un fait de la volonté de discréditer un personnage public. Elle devrait pouvoir défendre la vérité historique sans transformer celle-ci en projectile politique voire même politicaillerie.
Il convient de rappeler que la mémoire de Dessalines mérite assurément respect et rigueur. Mais elle mérite également d’être préservée de son instrumentalisation dans les querelles électorales du présent. Lorsqu’une figure aussi centrale de notre histoire est invoquée non pour éclairer le débat national mais pour disqualifier un adversaire, le risque est grand de voir l’histoire devenir une arme plutôt qu’une source de compréhension collective.
Au fond, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si Wilner JOSEPH a commis un lapsus. La question est de comprendre pourquoi ce lapsus est devenu, pour certains, la preuve de tout ce qu’ils pensaient déjà de lui. C’est là que chacun devrait s’arrêter un instant.
Car les nations ne se divisent pas seulement par les inégalités économiques ou les rivalités politiques. Elles se divisent aussi lorsqu’elles accordent à certains le droit à l’erreur tout en refusant ce même droit à d’autres.
La conscience démocratique commence spécifiquement au moment où nous nous acceptons de juger les citoyens, les candidats et les dirigeants selon les mêmes critères. Non à travers les préjugés hérités de la couleur, du milieu social ou des appartenances de classe, mais à travers la même exigence de vérité, la même équité et la même mesure.
Si cette polémique doit nous enseigner quelque chose, ce n’est peut-être pas seulement une leçon d’histoire. C’est surtout une invitation à examiner honnêtement nos réflexes collectifs et à nous demander si, derrière le bruit de l’indignation, nous ne continuons pas parfois à reproduire les vieux mécanismes d’exclusion que nous prétendons avoir dépassés.-
Me Hilaire Nelson
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