La crise sécuritaire en Haïti ne se limite pas aux affrontements entre gangs et forces de l’ordre. Dans son dernier rapport, le Groupe d’experts des Nations unies décrit un système dans lequel des groupes armés continuent de bénéficier de soutiens provenant de milieux politiques, économiques et, dans certains cas, de membres des forces de sécurité.

Le document, couvrant la période d’octobre 2025 à juillet 2026, met en lumière les mécanismes qui permettent aux gangs de maintenir leur emprise sur plusieurs territoires malgré les opérations conduites par les autorités. Il cite notamment Kenscoff, l’Artibonite, la plaine du Cul-de-Sac et le Sud-Est.
Les experts constatent que certaines opérations menées depuis la fin de 2025 ont permis de freiner temporairement l’avancée de plusieurs groupes armés dans la région métropolitaine. Des territoires ont également été repris par les forces de sécurité.
Ces résultats restent toutefois fragiles. Le Groupe d’experts évoque notamment le manque de moyens, l’absence d’une stratégie nationale de sécurité suffisamment structurée et la persistance de réseaux reliant des acteurs armés à des personnalités disposant d’une influence politique ou économique.
Entre octobre 2025 et avril 2026, 3 165 personnes ont été tuées et 1 551 blessées dans des violences armées, selon les données compilées par les experts. Le rapport estime également à environ 1,5 million le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays.
Parmi les épisodes étudiés, les violences à Kenscoff occupent une place particulière. La commune constitue un point stratégique en raison de sa proximité avec Pétion-Ville, de son importance agricole et de sa position sur les axes reliant Port-au-Prince au sud du pays.
Entre le 4 et le 9 juillet 2026, les attaques enregistrées dans la zone auraient fait 61 morts et entraîné le déplacement de 5 800 personnes.
Pour le Groupe d’experts, cette offensive ne peut être analysée uniquement sous l’angle sécuritaire. Le rapport évoque également des motivations politiques et cite notamment les anciens parlementaires Alfrédo Junior Antoine et Nenel Cassy.
Le Groupe d’experts affirme qu’Alfrédo Junior Antoine aurait, depuis 2016, soutenu et armé des groupes de jeunes dans la région de Kenscoff afin de disposer d’instruments d’influence politique.
Certains de ces groupes auraient par la suite évolué vers des structures criminelles ou rejoint des gangs déjà constitués.
Les experts lui attribuent également un rôle présumé dans plusieurs activités criminelles, notamment des enlèvements et des détentions illégales. Ils le présentent comme l’un des commanditaires présumés de l’attaque du 27 janvier 2025 à Kenscoff.
Le rapport fait également état de contacts présumés entre Alfredo Antoine et des membres de Viv Ansanm, ainsi qu’avec Magalie Habitant et Vitelhomme Innocent. Il lui attribue par ailleurs un rôle présumé dans la fourniture d’armes, de munitions et de ressources financières à Viv Ansanm.
L’ancien député a toujours rejeté ces accusations mais après avoir reçu ses observations, les experts indiquent avoir maintenu leurs conclusions.
L’ancien senateur Nenel Cassy est également cité dans le rapport. Les experts l’accusent d’avoir entretenu des relations avec différents groupes armés dans le but de protéger ses intérêts politiques.
Les experts évoquent également des liens présumés avec Ti-Makak, G-Pèp et Kraze Baryè, ainsi qu’une implication dans la création de Fantome 509.
Dans l’Artibonite, le Groupe d’experts décrit une autre configuration dans laquelle les groupes armés jouent un rôle déterminant dans le contrôle territorial.
Entre le 29 mars et le 3 avril 2026, des attaques attribuées à Gran Grif, Kokorat San Ras et Canaan ont touché plusieurs localités, dont Petite-Rivière-de-l’Artibonite, Marchand-Dessalines et Montrouis.
Le bilan communiqué par les experts fait état d’au moins 95 morts et 38 blessés, tandis que près de 9 000 personnes auraient été déplacées.
Le rapport revient également sur les relations historiques entre certains responsables politiques et des groupes armés dans l’Artibonite. L’ancien senateur Youri Latortue et l’ex-depute Prophane Victor sont cités dans cette partie du document.
Les experts prennent toutefois une précaution importante concernant Youri Latortue : certaines accusations rapportées à son encontre proviennent de Bendjy, chef du groupe Kokorat San Ras, et ne constituent pas, selon le rapport, une conclusion indépendante du Groupe d’experts.
La progression des réseaux armés vers de nouveaux territoires constitue également une préoccupation majeure des experts.
Le rapport cite Guy Philippe dans le cadre des dynamiques observées dans la Grande-Anse. Il affirme que ce dernier aurait rencontré à plusieurs reprises Jean Misnord, dit « Fado », présenté comme le numéro trois du gang Simon Pelé.
Arrêté à Jérémie en janvier 2026, Fado aurait rencontré Guy Philippe à plusieurs reprises, selon les informations recueillies par les experts.
Le Groupe considère que les liens présumés entre responsables politiques et groupes armés représentent un risque pour la stabilité du pays.
L’un des aspects les plus sensibles du rapport concerne les liens présumés entre certains policiers et des groupes criminels.
Les experts indiquent que des membres de la PNH auraient, dans certains cas, fourni des armes aux gangs, facilité leurs déplacements ou communiqué des informations confidentielles sur les opérations de sécurité.
Des enquêtes ouvertes en février 2026 auraient notamment mis en évidence des liens entre au moins six policiers et Ralph Woodmyr Louissant, alias « Chalè », chef du gang Tokyo.
Le Groupe affirme également que certains policiers auraient été impliqués dans des enlèvements ou auraient transmis des informations permettant à des groupes armés de mieux cibler certaines victimes.
Au-delà des armes et du contrôle territorial, le rapport insiste sur la dimension financière de la crise.
L’ex-mairesse de l’Arcahaie Rosemila Petit Frère est notamment citée. Les experts affirment qu’elle aurait entretenu des relations avec Prophane Victor et Magalie Habitant et bénéficié d’informations provenant de contacts au sein de la police.
Le Groupe affirme également que ces relations auraient facilité l’obtention de marchés publics liés à la fourniture d’uniformes à la police.
Selon les experts, une partie des fonds aurait ensuite été transférée à Jean Gardy, alias « Pece Pim Pim », présenté comme le chef du gang Krache Dife et membre de Viv Ansanm.
Rosemila Petit Frère conteste les conclusions des experts mais après examen de sa réponse, le Groupe affirme avoir maintenu ses constatations.
Le rapport ne limite pas l’analyse du financement des réseaux criminels aux activités directement liées aux gangs.
Le commerce des civelles (anguilles), très recherchées sur le marché international, est présenté comme une filière particulièrement vulnérable à la contrebande et à la corruption.
Les experts indiquent que les civelles peuvent atteindre plusieurs milliers de dollars le kilogramme sur le marché international, alors que les pêcheurs haïtiens les vendent à des prix très faibles.
L’ancien senateur Jean-Charles Moïse est cité dans cette partie du rapport. Le Groupe lui attribue une influence sur certains aspects de la filière, notamment les permis d’exportation et certains agents des douanes.
Les experts affirment également qu’un réseau d’exportateurs illicites serait lié à un réseau régional opérant dans la Caraïbe.
Pour les experts, les opérations sécuritaires ne signifient pas nécessairement la disparition des groupes armés.
Plusieurs chefs de gangs sont cités, parmi lesquels Jimmy Chérizier, Vitelhomme Innocent, Kempes Sanon, Ralph Woodmyr Louissant et Jean Gardy.
Dans la plaine du Cul-de-Sac, les affrontements entre factions rivales auraient ainsi fait près de 400 morts en deux mois, dont au moins 68 civils, tandis qu’environ 18 000 personnes auraient été déplacées.
Le régime de sanctions mis en place par les Nations unies constitue un autre volet important du rapport.
Le Groupe d’experts estime que l’application des sanctions demeure insuffisante. Parmi les personnes sanctionnées figurent notamment Jimmy Chérizier, Vitelhomme Innocent, Prophane Victor, Luckson Elan, Dimitri Hérard et Kempes Sanon.
Les experts indiquent que, selon les informations fournies par la Banque de la République d’Haïti, les comptes de seulement deux personnes, Kempes Sanon et Prophane Victor, avaient effectivement été gelés.
Le Groupe estime que les lenteurs du système financier peuvent permettre aux personnes sanctionnées de déplacer ou de dissimuler leurs avoirs.
Le Groupe d’experts formule plusieurs recommandations aux autorités haïtiennes et à la communauté internationale.
Il préconise notamment de renforcer les capacités de la Police nationale d’Haïti et des Forces armées d’Haïti, d’améliorer la gestion des armes et munitions saisies et de soutenir la stratégie nationale de désarmement, démobilisation et réinsertion.
Le Groupe recommande également une application plus efficace des sanctions internationales et un meilleur contrôle des activités des sociétés militaires et de sécurité privées opérant en Haïti.
Concernant les civelles, les experts encouragent les autorités à renforcer le cadre réglementaire régissant leur exploitation et leur commercialisation.
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