À peine 3 300 dollars gelés sur deux comptes, un embargo sur les armes violé en permanence, des chefs de gangs sanctionnés qui circulent librement. Le rapport final du Groupe d’experts de l’ONU sur Haïti (S/2026/714), publié le 8 septembre 2026, dresse un bilan sévère du régime de sanctions. Sa conclusion : tant que les politiciens, hommes d’affaires et policiers qui financent et arment les gangs échapperont à la liste, les sanctions resteront largement symboliques.
Neuf noms, deux entités, trois mesures
Le Conseil de sécurité a renouvelé le régime le 17 octobre 2025 par la résolution 2794. Il repose sur trois mesures : un embargo sur les armes, une interdiction de voyager et un gel des avoirs. Le mandat du Groupe d’experts a été prolongé de 13 mois.
La même résolution a inscrit deux nouveaux noms. Dimitri Hérard (HTi.008), ancien chef de l’Unité de sécurité générale du Palais national, est visé pour son soutien aux gangs. Kempes Sanon (HTi.009) dirige le gang Les Argentins.
Personnes sanctionnées :
- HTi.001 – Jimmy Chérizier « Barbecue », chef du gang Delmas 6
- HTi.002 – Johnson André « Izo », chef de 5 Segond
- HTi.003 – Renel Destina « Ti Lapli », chef de Grand Ravine
- HTi.004 – Wilson Joseph « Lanmò San Jou », chef de 400 Mawozo
- HTi.005 – Vitelhomme Innocent, chef de Kraze Baryè
- HTi.006 – Prophane Victor, homme d’affaires, a armé Gran Grif
- HTi.007 – Luckson Elan, chef de Gran Grif
- HTi.008 – Dimitri Hérard, ex-chef de l’USGPN
- HTi.009 – Kempes Sanon, chef des Argentins
Entités sanctionnées :
- HTe.001 – Gran Grif, gang de l’Artibonite
- HTe.002 – Viv Ansanm, coalition de gangs
Les neuf personnes sont aussi sanctionnées par les États-Unis, qui leur interdisent l’entrée et le transit sur leur territoire.
Gel des avoirs : des miettes
Le Groupe constate « très peu de progrès » sur le gel des avoirs. Haïti n’a toujours pas de processus national coordonné pour identifier et bloquer les biens des personnes sanctionnées.
Selon la Banque de la République d’Haïti, deux comptes seulement ont été gelés :
- Kempes Sanon : 383 520,99 gourdes, environ 2 910 dollars.
- Prophane Victor : 55 486,81 gourdes, environ 421 dollars.
Pour Victor, homme d’affaires et ancienne figure publique influente, le total gelé depuis son inscription reste sous les 1 000 dollars. Aucun de ses biens immobiliers n’a été identifié. Le tableau de la BRH affiche zéro gourde gelée pour Chérizier, Izo, Ti Lapli, Innocent et Luckson Elan, et 2,63 dollars pour Hérard.
L’explication tient à la lenteur des banques. Le délai entre l’inscription et la réaction a permis de transférer les fonds ou de les cacher au nom de tiers. Une banque commerciale a même fermé plutôt que gelé les comptes de trois sanctionnés, ce qui leur a laissé le loisir de retirer leur argent :
- Kempes Sanon : 383 520,99 gourdes, compte gelé en octobre 2025 en application de la sanction de l’ONU.
- Dimitri Hérard : 39 975,69 gourdes, compte fermé en mars 2025 après la sanction unilatérale du Canada.
- Vitelhomme Innocent : 96 981,09 gourdes, compte fermé après la sanction unilatérale du Trésor américain.
- Jimmy Chérizier : 6 772,15 gourdes, compte fermé en décembre 2022 après la sanction unilatérale du Trésor américain.
Les banques disent aussi avoir mis sur liste noire des personnes jugées liées aux gangs, après les sanctions de l’ONU ou les sanctions unilatérales.
À l’étranger, la République dominicaine n’a identifié aucun avoir. Les États-Unis rappellent que tous les biens des neuf sanctionnés sur leur sol sont bloqués et doivent être déclarés à l’OFAC. Les Îles Turques et Caïques, interrogées via le Royaume-Uni, n’avaient pas répondu.
Embargo sur les armes : violé en permanence
L’embargo « continue d’être violé régulièrement ». Les vagues de violence de la période prouvent que les gangs reconstituent sans peine leurs stocks d’armes et surtout de munitions.
Ce qui a été saisi. Depuis l’adoption du régime en octobre 2022, les saisies recensées sur la route d’Haïti totalisent 69 armes de poing, 67 fusils semi-automatiques, un fusil de calibre .50 et 80 944 cartouches. Cette période, contrairement à la précédente, des cargaisons ont été interceptées aux ports de Cap-Haïtien et de Saint-Marc. Les douanes ont aussi saisi 40 drones à titre préventif.
Des trafiquants peu inquiets. La plupart des réseaux venus des États-Unis sont efficaces mais rudimentaires. Leurs membres achètent les armes sous leur propre nom chez des armuriers agréés. Certains laissent même leurs papiers d’identité dans les cargaisons. Pour le Groupe, cela traduit un faible risque perçu d’interception, aidé par des douaniers et policiers haïtiens corrompus.
Un marché lucratif. À Port-au-Prince, un pistolet 9 mm se vend 2 000 à 4 000 dollars, un fusil 5,56 mm 5 000 à 8 000 dollars, et une cartouche environ 3 dollars. Les prix du Bas-Artibonite se sont alignés sur ceux de la capitale. Les gangs passent des fusils 5,56 mm aux calibres 7,62 mm, plus létaux, et recherchent désormais des fusils .50.
Des munitions venues du monde entier. Un échantillon de 1 200 cartouches saisies sur des gangs provient de plus de 30 fabricants dans 20 pays. Une part importante sort des stocks nationaux :
- Police haïtienne : 70 % des 336 cartouches 7,62 x 51 mm saisies sur les gangs Jamesley et Krache Dife en viennent. Un réseau d’agents de l’UDMO dans l’Artibonite revendait des boîtes de 20 cartouches 10 000 gourdes, environ 75 dollars.
- Forces armées d’Haïti : des munitions brésiliennes CBC importées par les FAd’H, en partie transférées à la police, ont été retrouvées chez des gangs.
- République dominicaine : munitions de l’armée marquées « ERD », produites par la colombienne Indumil. Un sous-lieutenant dominicain a été arrêté en décembre 2025 avec 1 516 cartouches. Un précédent inventaire de la police dominicaine avait révélé 908 001 articles détournés.
- Mission kényane : un fusil G3, 614 chargeurs de G3 et 195 cartouches perdus lors d’embuscades, retrouvés dans des zones tenues par Izo, Innocent, Chrisla et Micanor.
En Jamaïque, 51 armes de la Police nationale d’Haïti ont été saisies à ce jour, souvent issues d’échanges drogue contre armes. Le Groupe a aussi documenté à Cap-Haïtien une arme imprimée en 3D (FMGC-01), une première hors des cercles de fabricants.
Faute de juges, l’extradition. En Haïti, les suspects sont souvent relâchés malgré des preuves accablantes. L’extradition vers les États-Unis devient donc la vraie sanction :
- Jeff Pierre, Jacques Jerry Pierre et Francesca Charles, extradés en décembre 2025, avaient acheté au moins 46 armes, dont deux fusils .50, pour 400 Mawozo et Canaan. Leur mère, Marcadieu Nabon Pierre « Ti Nana », reste en fuite.
- Clement Mary Junior Thelusma, arrêté à Cap-Haïtien le 29 décembre 2025, a été extradé en avril 2026. Il vendait à tout acheteur, y compris la coalition Jean Denis.
À l’inverse, les trois hommes arrêtés en 2025 pour avoir acheté un drone DJI destiné à Izo ont tous été relâchés par les autorités haïtiennes.
Voyages et élections : des garde-fous fragiles
Aucune tentative de violation de l’interdiction de voyager n’a été constatée. Le risque vient d’ailleurs : la fraude aux passeports haïtiens. Selon les autorités, des passeports sont délivrés en excès avec des timbres fiscaux falsifiés, parfois à des étrangers ou sous de faux noms. Un sanctionné pourrait ainsi en obtenir plusieurs et voyager sous une autre identité. La police judiciaire (DCPJ) a ouvert plusieurs enquêtes.
Sur le plan politique, le Conseil des ministres a publié le 2 juin 2026 un nouveau décret électoral. Le rapport le commente en ces termes :
« Bien que le décret comporte de nouvelles dispositions, il maintient l’interdiction faite aux personnes visées par des sanctions de l’ONU de se présenter à l’élection présidentielle ou aux élections législatives ou locales ou de siéger dans des entités relevant du Conseil électoral provisoire chargées d’organiser les élections. Cette disposition ne devrait avoir qu’un effet très limité, dans la mesure où la grande majorité des personnes qui aident les gangs et contribuent à la déstabilisation du pays ne sont pas encore inscrites sur la liste des sanctions. » (S/2026/714, par. 19)
Autrement dit, le garde-fou électoral ne vaut que ce que vaut la liste.
Sanctionnés, mais toujours à l’œuvre
L’inscription sur la liste n’a pas freiné les chefs visés. Le rapport les montre au cœur de presque toutes les violences de la période.
- Luckson Elan (HTi.007) et Gran Grif (HTe.001) : avec Kokorat San Ras et Canaan, ils ont mené entre le 29 mars et le 3 avril 2026 des attaques coordonnées dans au moins 16 localités du Bas-Artibonite, faisant au moins 95 morts et 38 blessés. Le 29 mars seulement, 67 habitants ont été tués. Elan avait annoncé qu’il raserait toute zone abritant des groupes d’autodéfense.
- Prophane Victor (HTi.006) : a contribué à l’essor de Gran Grif, notamment en lui fournissant des armes, et échangeait des informations avec l’ex-maire Rosemila Petit Frère.
- Izo (HTi.002) et Ti Lapli (HTi.003) : ont intensifié le recrutement d’enfants pour compenser leurs pertes et s’en servent comme boucliers contre les drones. Izo tient aussi des points de contrôle à Boulosse.
- Lanmò San Jou (HTi.004) : ses hommes ont commis une série de viols lors des combats de la plaine du Cul-de-Sac. Il exhibe sur les réseaux sociaux des munitions .50 fabriquées en République dominicaine dans les années 1950.
- Izo, Lanmò San Jou et Vitelhomme Innocent (HTi.005) : principaux responsables de la hausse des enlèvements. Sur 143 cas recensés en janvier-février 2026, 109 ont eu lieu dans l’Ouest.
- Dimitri Hérard (HTi.008) : circule librement à Carrefour, où les gangs exercent une gouvernance parallèle.
- Kempes Sanon (HTi.009) : son gang a été presque démantelé, mais il opère avec Grand Ravine et contrôle le corridor Magloire Ambroise, utile aux enlèvements.
- Viv Ansanm (HTe.002) : ses luttes internes ont fait 613 morts, dont 214 sans lien avec les gangs, entre le 6 mars et le 31 juillet 2026.
Le Groupe insiste : de nombreux autres chefs de gangs remplissent déjà les critères de désignation.
Les commanditaires dans le viseur
Le rapport détaille le cas de trois figures politiques et économiques accusées de soutenir les gangs. Le Groupe leur a offert un droit de réponse, procédure qu’il applique aux personnes recommandées pour une désignation. Il maintient ses conclusions dans les trois cas.
Alfredo Junior Antoine, ex-député de Kenscoff (2016-2020), arme des groupes de jeunes depuis au moins 2016. Il est présenté comme l’un des principaux commanditaires de l’attaque du 27 janvier 2025 contre Kenscoff, qui a fait plus de 100 morts. Il aurait fourni armes, munitions et argent à Viv Ansanm et entretenait des liens avec Vitelhomme Innocent. Arrêté le 4 avril 2025, il a été relâché le 9 mai. Il dément tout lien avec les gangs.
Nenel Cassy, ex-sénateur des Nippes, contrôlerait le groupe criminel « BLTS » et aurait contribué à créer Fantome 509. Selon deux États Membres, il a distribué des armes à des gangs et soutenu Kraze Baryè d’Innocent. Arrêté le 2 août 2025, il a été relâché le 19 août ; l’affaire aurait été classée. Il est déjà sanctionné par le Canada (mars 2023) et les États-Unis (décembre 2023), et interdit d’entrée en République dominicaine depuis avril 2023. Il n’a pas répondu au Groupe.
Rosemila Petit Frère, femme d’affaires et ex-maire d’Arcahaie (2016-2020), aurait soutenu financièrement et logistiquement les chefs de Viv Ansanm. Avant la création de l’alliance en 2023, elle a transmis à trois reprises à Ti Lapli des informations confidentielles sur des opérations policières. Elle aurait détourné des fonds de la Caisse d’assistance sociale, en partie reversés au chef de Krache Dife, et les aurait blanchis via trois sociétés. Elle conteste ces conclusions.
D’autres noms reviennent sans procédure de réponse mentionnée : Guy Philippe, qui a rencontré un chef du gang Simon Pelé ; Youri Latortue, accusé d’avoir armé Raboteau et Kokorat San Ras ; et Jean-Charles Moïse, présenté comme dominant le commerce opaque des civelles.
L’argent des gangs passe encore par les banques
Les enlèvements sont devenus l’une des premières sources de revenus des gangs, en remplacement des péages routiers démantelés par les opérations de sécurité. Les rançons réclamées ont atteint 1,5 million de dollars dans un cas. Le plus gros montant effectivement payé connu du Groupe s’élève à 153 000 dollars ; la plupart vont de 5 000 à 25 000 dollars.
La commune de Carrefour sert de sanctuaire financier. Des agences bancaires y fonctionnent encore, et les gangs y conduisent leurs victimes pour retirer ou virer les rançons. Certains membres laissent leurs armes à l’entrée avant d’aller au guichet. La Banque de la République d’Haïti a reçu deux signalements d’usage du système bancaire par des gangs.
Le Groupe a suivi le cas de Ralph Woodmyr Louissaint, dit Chalè, chef du gang Tokyo. Deux de ses compagnes ont tenté de transférer son compte bancaire au nom de l’une d’elles. En janvier 2026, l’une a donné procuration sur son compte à un tiers.
L’argent liquide circule aussi hors des circuits officiels. Entre le 3 juillet 2025 et le 17 mai 2026, les douanes américaines ont confisqué 428 892 dollars non déclarés à des voyageurs partant pour Haïti. Ces flux, sans trace, peuvent alimenter les gangs.
Ce que demandent les experts
Le Groupe adresse trois séries de recommandations.
Au Comité des sanctions 2653, il demande de poursuivre l’examen des exposés des motifs transmis depuis 2023 et de mettre à jour la liste. Il propose aussi d’inviter le représentant haïtien chargé des sanctions à faire le point sur leur mise en œuvre. Les États Membres sont invités à soutenir le désarmement et la réinsertion, à équiper la police et l’armée, et à faire respecter les droits humains par les contingents et les sociétés de sécurité privées.
Au Conseil de sécurité, il demande que la Force de répression des gangs enregistre et gère les armes qu’elle saisit, en donne l’accès au Groupe, et signale toute perte de son propre matériel. La Force a effectué ses premières saisies le 6 juillet 2026 à Tabarre.
Au Gouvernement haïtien, il recommande un décret encadrant le commerce des civelles, en attendant l’adhésion à la CITES, impossible sans Parlement.
Le bilan est clair : le régime frappe des chefs de gangs déjà connus, qui n’ont guère de biens en banque et ne voyagent pas. Il épargne ceux qui financent, arment et protègent ces gangs. Pour le Groupe d’experts, neutraliser les chefs sans viser leurs réseaux de soutien ne produira pas de résultats durables.
Regard critique
Le rapport a le mérite de nommer les complicités. Mais il révèle surtout un système où chacun se renvoie la responsabilité.
Le Comité des sanctions reçoit depuis 2023 des dossiers sur des soutiens politiques et économiques des gangs. Pourtant, la liste ne compte toujours que Neuf personnes. Les réserves formulés par le Conseil de Sécurite témoignent d’un malaise sur des noms proposés pour être sanctionnés. D’où les sanctions Unilatérales qui n’engagent qu’un pays.
L’État haïtien porte aussi sa part. Des banques ferment des comptes au lieu de les geler. Des suspects comme Alfrédo Antoine, Rosemila Petit-Frère et Nenel Cassy sont relâchés en quelques semaines. Un décret de décembre 2025 confie le jugement des hauts fonctionnaires à une Haute Cour de justice qui ne peut siéger sans Parlement. Quand la seule sanction effective est l’extradition vers les États-Unis, c’est l’aveu d’une justice nationale hors service.
Les partenaires étrangers ne sont pas exempts de reproches. Les États-Unis, d’où vient l’essentiel des armes, n’avaient pas répondu aux demandes de traçage du Groupe. Des stocks dominicains et même kényans ont fini chez les gangs.
Enfin, le Groupe s’appuie largement sur des sources confidentielles, une prudence compréhensible vu les menaces. Elle rend toutefois ses conclusions difficiles à vérifier pour le public et alimente le soupçon d’instrumentalisation dans un climat préélectoral. Des personnes citées dans le rapport n’ont jamais rencontré les experts onusiens. Sans procès ni désignations, ces accusations restent suspendues, au risque d’affaiblir à la fois la crédibilité du régime et celle des personnes mises en cause.
La rédaction
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