Un audit interne rendu public cet été met en lumière des failles de gestion à la mission canadienne de Nairobi, la plus importante du continent africain. Loin d’être un cas isolé, ce constat s’inscrit dans une longue série de dossiers qui, depuis une dizaine d’années, ternissent la réputation de gestion rigoureuse d’Affaires mondiales Canada. Retour sur trois épisodes qui dessinent les contours d’un problème récurrent.
Nairobi, plaque tournante sous surveillance
La Haute-commission du Canada au Kenya n’est pas une mission comme les autres. Avec 171 employés, un parc de 36 véhicules et un budget annuel dépassant 12,5 millions de dollars, elle sert de hub régional pour l’Ouganda et la Somalie, en plus d’assurer des responsabilités multilatérales auprès de deux agences des Nations Unies. C’est aussi, selon le vocabulaire du ministère, une « affectation difficile » : coupures d’électricité fréquentes, insécurité, instabilité politique dans les pays voisins.
C’est dans ce contexte que le Bureau du dirigeant principal de l’audit a mené, entre 2025 et 2026, un examen approfondi des pratiques de gestion de la mission — le premier depuis 2016. Les auditeurs ont interviewé le personnel, testé des échantillons de transactions et procédé à une visite sur place.
Le verdict global est plutôt encourageant : la gouvernance de la mission repose sur une base solide, avec des comités actifs et des rôles bien définis. Mais le rapport complet, publié en ligne le 14 juillet dernier, pointe aussi des zones grises persistantes.
Sur le plan du carburant, environ 85 % des achats transitent par le dépôt contrôlé des Nations Unies — un canal jugé fiable. Le reste, en revanche, échappe à des contrôles aussi stricts. Et l’analyse de la consommation a révélé une anomalie : un kilométrage anormalement bas par rapport aux volumes de carburant achetés. De quoi, selon les auditeurs, susciter des interrogations sur l’usage réel de certaines quantités. Les carnets de bord, tenus à la main par le personnel, se sont révélés lacunaires, avec de nombreux trajets et achats non consignés.
Le rapport relève également des pratiques d’approvisionnement discutables : fractionnement de transactions par carte d’achat pour rester sous les seuils qui déclencheraient un processus plus rigoureux, et recours à des contrats de gré à gré dépassant parfois les montants autorisés. Dans plusieurs cas, des dépenses — dont des achats de carburant pour la flotte — ont été engagées avant même d’avoir obtenu l’autorisation financière préalable exigée par la loi.
Rien, cependant, dans le rapport ne permet de conclure à une fraude avérée ou à un vol confirmé. Les auditeurs parlent de risques, d’incohérences, de lacunes de surveillance — la nuance est de taille. La direction de la mission a d’ailleurs déjà entamé des correctifs, notamment l’implantation d’un nouveau logiciel de gestion de flotte prévue pour l’automne.
Le média parlementaire Blacklock’s Reporter a été le premier à porter cet audit à l’attention du public, sous le titre évocateur « More Irregularities Overseas ». Son reportage relie explicitement les constats de Nairobi à une série plus large d’enquêtes menées dans d’autres missions canadiennes au fil des ans.
Cet audit survient par ailleurs dans un contexte où les relations entre Ottawa et Nairobi se sont sensiblement resserrées ces dernières années. Le Kenya dirige depuis 2024 la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) déployée en Haïti, une mission autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU pour épauler la Police nationale haïtienne face aux gangs armés.
Le Canada en est l’un des principaux bailleurs de fonds, ayant versé plus de 86 millions de dollars au fonds fiduciaire de la mission et formé des troupes caribéennes appelées à y être déployées. Rien dans les documents consultés ne relie cette coopération à la gestion administrative de la mission diplomatique canadienne à Nairobi, mais elle témoigne de l’importance stratégique croissante que revêt cette relation bilatérale pour le Canada au moment même où ses propres pratiques de gestion sur place sont passées au crible.
Le précédent haïtien
Pour comprendre pourquoi ce type d’audit existe, il faut remonter à 2015. Cette année-là, deux employés de l’ambassade canadienne à Port-au-Prince sont surpris à utiliser des plaques diplomatiques sans autorisation. L’incident, en apparence mineur, ouvre la porte à une enquête beaucoup plus vaste.
Les investigateurs du ministère découvrent un système organisé, actif depuis 2004. Le National Post, qui reviendra sur l’affaire en 2018 avec des détails tirés de rapports d’enquête internes, décrit une fabrication systématique de documents, des factures gonflées, des signatures contrefaites, des chèques détournés, des commissions secrètes et un usage personnel de plaques diplomatiques canadiennes. Le quotidien rapporte qu’un tribunal canadien a formellement qualifié le réseau d’employés locaux d’« organisation criminelle ».
Le bilan, rendu public en 2017 : 1,7 million de dollars détournés sur douze ans. C’est CBC News qui révèle l’ampleur du congédiement, précisant que dix-sept employés locaux ont perdu leur emploi, tandis que cinq membres du personnel canadien ont été sanctionnés sur place. Selon la porte-parole du ministère à l’époque, Jocelyn Sweet, citée par le Globe and Mail, les révélations haïtiennes ont eu un effet domino : elles ont poussé Affaires mondiales à lancer des vérifications dans d’autres missions jugées à risque élevé de fraude — une démarche qui, près d’une décennie plus tard, explique en partie pourquoi Nairobi se retrouve à son tour sous la loupe des auditeurs.
Une facture qui s’additionne, mission après mission
Au-delà de ces deux dossiers, un troisième éclairage mérite d’être versé au débat. En septembre 2025, la journaliste Sheila Gunn Reid, du média Rebel News, publie une analyse fondée sur des documents obtenus par demande d’accès à l’information, dressant un portrait plus large des pertes financières subies par le ministère.
Sur la période 2020-2025, Affaires mondiales Canada a documenté un peu plus de 2,1 millions de dollars en fraude, vol et arnaques diverses, répartis dans une quinzaine de pays. Aucun cas ne domine à lui seul le tableau : il s’agit d’une accumulation de dossiers indépendants, sans lien organisationnel entre eux.
Les pertes les plus importantes touchent la Somalie (327 834 $ en 2023, pour usage personnel non autorisé d’actifs financés par le Canada), le Mali (186 661 $ en 2021, dépenses fictives) et la Jordanie (168 822 $ en 2020, collusion avec des fournisseurs). Suivent la Syrie, l’Ouganda et le Soudan, chacun pour des montants avoisinant les 90 000 à 140 000 dollars. À l’autre extrémité du spectre, des dizaines de cas mineurs — parfois quelques dizaines de dollars — s’additionnent au fil des rapports annuels du ministère sur l’inconduite et les actes répréhensibles.
Haïti figure dans cette liste, de façon marginale : le pays est mentionné parmi ceux touchés par des « dépenses fictives ou gonflées », aux côtés du Mali, du Nigeria, du Rwanda, de l’Éthiopie et du Bangladesh, sans qu’un montant distinct ne lui soit attribué — signe que le dossier ouvert dans les années 2010 demeure, à ce jour, le plus lourd jamais recensé pour ce pays.
Le bureau des sanctions : trop peu de personnel pour trop de dossiers
Un autre rapport, moins connu, éclaire différemment la gestion du ministère : l’évaluation interne des opérations de sanctions menées par Affaires mondiales Canada entre 2018 et 2024, publiée en mars 2025 par la Direction de l’évaluation du ministère.
Le constat est sans détour. Les 14 postes initialement prévus pour la direction chargée des sanctions, une combinaison d’agents du service extérieur et de personnel politique, n’ont jamais été entièrement pourvus, en partie à cause d’une pénurie généralisée d’agents au sein du ministère.
Puis, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, le nombre de nouvelles sanctions a explosé — le Canada est passé de 9 séries de sanctions en 2020-2021 à 55 l’année suivante — sans que les effectifs ne suivent. Le rapport parle d’un « grave manque de personnel », comblé tant bien que mal par du personnel temporaire et un recours massif aux heures supplémentaires, dont les coûts ont été multipliés par plus de vingt en quelques années : de moins de 2 000 dollars en 2018-2019 à plus de 44 000 dollars par an dès 2021-2022.
Les conséquences concrètes touchent directement les délais de traitement : certaines demandes de permis ou de retrait de liste sont restées en attente pendant des centaines de jours, et le ministère reconnaît lui-même n’avoir jamais publié les directives écrites détaillées que la réglementation fédérale l’oblige pourtant à fournir aux secteurs public et privé — une lacune qualifiée d’« exception » par rapport aux pratiques des pays alliés comme les États-Unis, le Royaume-Uni ou l’Australie.
Ce rapport a été produit avant l’arrivée d’Anita Anand à la tête du ministère, mais son plan ministériel pour 2025-2026, déposé sous sa gouverne, identifie toujours la « réduction du financement de la capacité et du leadership du Canada en matière de sanctions » comme un risque à surveiller — signe que le problème de ressources humaines documenté par l’évaluation demeure d’actualité au moment où la ministre doit elle-même composer avec des compressions budgétaires plus larges à l’échelle du ministère.
La période de Mélanie Joly et une responsabilité qui se déplace dans le temps
Ce panorama, étalé sur près de vingt ans et trois ministres différents, illustre moins un scandale isolé qu’une difficulté structurelle : celle de maintenir des contrôles financiers uniformes dans un réseau de 181 missions réparties dans 112 pays, où les conditions locales — corruption ambiante, bassin de fournisseurs restreint, infrastructures défaillantes — compliquent la tâche des gestionnaires.
La période 2020-2025 documentée par les demandes d’accès à l’information correspond en grande partie au mandat de Mélanie Joly à la tête du ministère — une période qui a aussi vu le Canada intensifier fortement son engagement à l’international sur deux fronts en particulier. En Ukraine, Ottawa a multiplié les visites ministérielles et les annonces de financement au fil de l’invasion russe, incluant des millions de dollars pour le déminage et le soutien aux victimes de violences sexuelles.
En Haïti, la ministre Joly a également piloté une série de sanctions économiques inédites contre l’élite politique et financière du pays, visant tour à tour hommes d’affaires, anciens sénateurs et responsables jugés complices des gangs armés. Le Quotidien 509 a documenté à plusieurs reprises ces mesures, notamment le gel des avoirs de plusieurs figures du secteur bancaire et économique haïtien — des sanctions que certains observateurs locaux ont accusées de fragiliser au passage le système bancaire haïtien dans son ensemble.
L’audit de Nairobi, lui, a été mené sous la gouverne d’Anita Anand, arrivée aux Affaires étrangères plus récemment, et porte sur une équipe de direction de mission entrée en poste à l’été 2025 — précisément celle qui a commandé et accueilli les recommandations des auditeurs.
Cependant, aucun des documents consultés n’établit de lien direct entre les irrégularités constatées et une implication personnelle des ministres successifs.
La rédaction
Sources consultées :
- Affaires mondiales Canada, Audit of Management Practices at Missions – Nairobi (mai 2026)
- Blacklock’s Reporter, More Irregularities Overseas
- CBC News, Canada’s embassy in Haiti defrauded of $1.7M over 12 years (12 janvier 2017)
- The Globe and Mail, Scams at Canada’s Haiti embassy result in losses of $1.7-million (13 janvier 2017)
- National Post, Fraudsters Overran Embassy in Haiti (5 juillet 2018)
- Rebel News (Sheila Gunn Reid), $2.1 Million in proven fraud at Global Affairs Canada — and that’s just what they admit to (8 septembre 2025)
- Le Quotidien 509, Les sanctions canadiennes fragilisent la Unibank aussi (29 juillet 2024)
- Affaires mondiales Canada, communiqués officiels sur les sanctions contre Haïti (2022-2025), canada.ca
- Affaires mondiales Canada, Évaluation des opérations de sanctions menées par Affaires mondiales Canada, 2018 à 2024 (mars 2025)
- Affaires mondiales Canada, Canada announces an additional $5.7 million in funding to support the deployment of the Multinational Security Support Mission in Haiti (26 juin 2024)
- Défense nationale Canada, Canadian Armed Forces members deploy to Jamaica to train CARICOM troops for Multinational Security Support mission in Haiti (30 mars 2024)
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