Avant d’être un billet froissé, avant d’être un taux de change anxiogène affiché sur un mur, la gourde fut, selon nos recherches, un mot dérivé de l’espagnol gordo, qui à son tour signifiait « gros » ou « gras », en référence au peso gordo, pièce de huit pesos encore appelée la piastre forte. On peut déduire que ce mot naquit bien avant la nation haïtienne.
L’histoire de la gourde commence donc au XVIIIᵉ siècle, dans les entrailles coloniales de Saint-Domingue, là où l’économie se faisait en sucre, en sang… et en monnaies multiples. Le Quotidien 509 vous propose d’éclairer votre lanterne sur l’histoire et l’évolution de cet outil si bien connu : la monnaie nationale haïtienne, « la gourde ».
XVIIIᵉ siècle : quand la gourde n’était pas encore haïtienne
Sous la colonie française de Saint-Domingue (1697–1804), aucune monnaie unique ne règne. L’économie repose sur un patchwork monétaire : la livre tournois française, le peso et/ou le réal espagnol (dont 8 réaux étaient appelés « piastre » ou « peso gordo »), des pièces d’argent venues d’Espagne et des unités de compte locales, souvent approximatives.
C’est dans ce contexte que le terme « gourde » apparaît et se vulgarise vers la deuxième moitié du XVIIIᵉ siècle. Il serait dérivé de la « gourde espagnole », une pièce d’argent très répandue dans les Antilles, elle-même issue du peso. Le mot circule d’abord comme désignation populaire, bien avant d’être institutionnalisé. La gourde est donc, dès l’origine, une monnaie de la rue, du commerce, de l’usage.
1804–1813 : l’indépendance sans monnaie stable
Dès l’indépendance en 1804, la jeune Haïti hérite d’un chaos monétaire. Les anciennes pièces coloniales continuent de circuler, faute d’alternative immédiate. L’État naissant, étranglé par l’isolement diplomatique et les dépenses militaires, peine à imposer une monnaie nationale stable, malgré la tentative d’instaurer la livre haïtienne.
Ce n’est qu’en 1813, sous le président Alexandre Pétion, que la gourde commence à être officiellement structurée comme unité monétaire haïtienne. Elle est alors définie en lien avec les standards de l’argent métal, dans une tentative d’ancrage international. Dès lors, une gourde équivalait à cinq sous ou huit livres.
1825 : la dette de l’indépendance, première blessure monétaire
En 1825, la France impose à Haïti une indemnité de 150 millions de francs-or en échange de la reconnaissance de son indépendance. Cet affront, réduit plus tard à 90 millions, pèse lourdement sur la gourde. Pour payer, l’État emprunte, imprime, ajuste. La monnaie nationale commence à se fragiliser. La gourde devient déjà le réceptacle d’une injustice historique.
XIXᵉ siècle : une monnaie au rythme des régimes
Tout au long du XIXᵉ siècle (1806–1915), Haïti connaît plus de 20 chefs d’État, coups d’État compris. À chaque basculement politique, la gourde vacille. La monnaie reste officielle, mais sa valeur fluctue fortement. Elle survit plus qu’elle ne s’impose. Pourtant, elle s’ancre dans la vie quotidienne et dans la langue populaire, se multipliant en surnoms, en équivalences, en arrangements.
1915–1934 : l’occupation américaine et la dollarisation silencieuse
L’occupation américaine marque une rupture majeure. En 1919, la Banque nationale passe sous contrôle étranger. Le dollar américain s’installe comme monnaie de référence, même si la gourde demeure l’unité légale. Un rapport implicite s’impose :
1 dollar = 5 gourdes (parité longtemps maintenue).
Ce ratio, artificiellement stable, masque une dépendance structurelle.
1957–1986 : stabilité autoritaire, fragilité réelle
Sous François et Jean-Claude Duvalier, la gourde bénéficie d’une relative stabilité nominale, mais au prix d’un contrôle strict de l’économie. La monnaie ne s’effondre pas, mais elle ne se renforce pas non plus. La confiance est administrative, non populaire.
1987 : la reconnaissance constitutionnelle
La Constitution de 1987, dans son article 6, tranche sans détour : « La gourde est l’unité monétaire nationale. » C’est une affirmation politique forte, presque réparatrice. Mais la reconnaissance juridique arrive dans un contexte de grande instabilité économique.
Années 1990–2010 : la lente glissade
Entre 1991 et 2010, la gourde commence une dépréciation continue. Les choix économiques et politiques qui ont été faits ont aussi fragilisé pleinement l’économie dans sa globalité, au vu des grands agrégats économiques. En guise de choix, notons principalement la libéralisation du marché, les embargos, les crises électorales, sans oublier les catastrophes d’ordre naturel, notamment le séisme du 12 janvier.
Comme conséquences, l’économie haïtienne subit dès lors la dépendance aux importations, une économie dollarisée, très peu de création de richesse et une production nationale à la traîne. Tout cela nous conduit à un effondrement accéléré de la gourde.
2015–2026 : l’effondrement chiffré
Les chiffres deviennent implacables :
2015 : 1 USD ≈ 50 gourdes 1ᵉʳ juin 2020 : 1 USD ≈ 100 gourdes
En cinq ans, la valeur est divisée par deux. Les salaires stagnent, les prix explosent. La gourde ne ment plus : elle affiche la crise à visage découvert. La crise sécuritaire accélère ce processus, si bien qu’aujourd’hui, il faut plus de 130 gourdes pour 1 dollar.
Cette dépréciation crée systématiquement la rareté du dollar, utile à l’importation, d’où un effondrement monétaire.
Aujourd’hui : une monnaie debout malgré tout
En 2026, la gourde est affaiblie, mais toujours là. Elle reste la monnaie du transport, du marché, du pain quotidien en Haïti. Elle ne domine plus, mais elle résiste.
La gourde est née avant la nation, a survécu à l’esclavage, à la dette, à l’occupation, à la dictature et à l’inflation. Elle a tout vu. Tout encaissé. Elle est une monnaie blessée, mais encore vivante.
Et tant qu’elle circule, la question demeure : la gourde sera-t-elle un jour autre chose qu’un survivant ? Car son histoire, chiffrée, datée, douloureuse, reste avant tout celle d’un peuple qui refuse de disparaître économiquement, même lorsque tout semble jouer contre lui.
Elle demeure un symbole de liberté, un vestige et notre fierté.
Le rôle de la Banque de la République d’Haïti
Il convient enfin de rappeler le rôle central de la Banque de la République d’Haïti (BRH) dans la gestion du système financier national. En tant que banque centrale, elle est chargée de réguler les institutions bancaires, de contrôler la masse monétaire, de superviser la stabilité du système financier et de veiller, autant que possible, à la préservation de la valeur de la gourde.
La BRH joue également un rôle important dans la conservation de la mémoire monétaire du pays à travers son Musée Numismatique de la BRH, qui retrace l’évolution des monnaies ayant circulé en Haïti, depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours. Ce musée constitue un témoignage précieux de l’histoire économique nationale et permet de mieux comprendre les enjeux passés et présents liés à la gourde.
Paul Marc Arthur
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