Alors que la feuille de route du Premier ministre Alix D. Fils-Aimé met l’accent sur la sécurité et l’organisation des élections, une réalité demeure incontournable : l’État doit continuer à fonctionner. Or, la transition actuelle donne l’impression d’un pouvoir davantage préoccupé par son image que par ses résultats.
Le nouveau remaniement ministériel est désormais inévitable. La signature du Pacte national pour la sécurité et les élections l’impose. Les partenaires signataires seront également être pris en compte dans la nouvelle redistribution du jeu politique, afin de les engager dans le rétablissement de l’équilibre démocratique du pays.
Une transition dominée par l’image
Depuis l’installation du gouvernement de transition après l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021, en passant par l’ère Ariel Henry jusqu’au Conseil présidentiel de transition (CPT), les rencontres officielles, voyages et séances photos des ministres et directeurs généraux se multiplient.
Certains responsables bénéficient de primes de délégation importantes, laissant derrière eux des factures parfois exorbitantes, notamment dans les représentations diplomatiques.
La gouvernance par l’image semble avoir remplacé la gouvernance par les résultats.
La ministre à la Condition féminine, Pedricka Saint-Jean, figure parmi les responsables les plus actifs à l’international, souvent accompagnée d’importantes délégations.
De son côté, le ministre du Commerce, James Monazard, régulièrement omniprésent dans les activités gouvernementales, s’est vu attribuer le surnom de « champion des photos ».
Certes, le ministère du Commerce a lancé plusieurs initiatives louables. Mais sur le terrain, l’impact reste faible. Le ministère n’a jamais réellement communiqué sur l’augmentation des taxes, le commerce frontalier, les délais de création d’entreprises ou encore les difficultés liées aux publications aux Presses nationales. Comment parler d’investissement lorsque le système lui-même décourage l’entrepreneuriat à la base ?
Éducation : séminaires dans les hôtels, écoles sous pression
Au ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, formations, ateliers et réunions se déroulent principalement dans les hôtels.
Pendant ce temps, les écoles sont pillées, fermées ou désertées sous la pression des groupes armés. Les enquêtes sur des élèves décédés en salle de classe restent sans suite, sans oublier les victimes tombées sous les balles d’agents de sécurité, parfois issus du ministère lui-même.
L’éducation glisse, inexorablement, vers l’abandon.
Le ministre Antoine Augustin a lui-même reconnu les failles profondes du système, déclarant récemment que « l’école haïtienne a échoué ».
Diaspora et tourisme : deux piliers négligés
La ministre des haïtiens vivant à l’Etranger (ministre de la Diaspora), Kathia Verdier, peine à maintenir un lien réel avec les Haïtiens de l’étranger, alors que la diaspora demeure l’un des principaux soutiens économiques du pays.
Du côté du Tourisme, John Herrick Dessources laisse un secteur moribond, sans stratégie claire. Pendant que la République dominicaine capte les grandes lignes de croisière, Haïti reste à l’écart, sans plan crédible de relance.
L’unique compagnie de croisière Royal Caribbean qui desservait le pays sur Labadi s’est retirée, en raison de la mauvaise gestion du secteur, de l’insécurité et surtout de l’absence de décisions fermes de l’État haïtien.
Planification, sports et environnement : silence et récupération politique
Au ministère de la Planification, dirigé par Ketleene Florestal, le constat est simple : peu de visibilité, peu de résultats, peu de planification et peu de communication.
Les ministères des Sports et de l’Environnement, contrôlés par des membres du Rassemblement pour une entente nationale (REN), semblent s’être transformés en plateformes politiques. De nombreux cadres de l’administration publique, notamment de la Primature et de l’OMRH, s’y affichent ouvertement, sans considération apparente pour les conflits d’intérêts.
Culture, infrastructures et affaires sociales : des bilans attendus
Les ministres Patrick Delatour (Culture), Raphaël Hosty (Travaux publics) et Georges Wilbert Franck (Affaires sociales) devront eux aussi rendre des comptes.
Si l’art, la culture et le sport ont permis à Haïti de rester visible à l’international, les artistes, les athlètes et opérateurs culturels peinent à reconnaître un véritable soutien institutionnel.
Dans les grandes villes, la situation environnementale et sanitaire est alarmante : accumulation des déchets, défaillance des systèmes d’assainissement, gestion chaotique des eaux usées, eaux contaminées. La DINEPA, placée sous la tutelle des TPTC, apparaît dépassée, faute de coordination.
Sur le plan des télécommunications, Digicel et Natcom dominent le marché sans véritable régulation. La qualité de la connexion internet demeure défaillante : coupures fréquentes, mauvais réseau, instabilité.
Le CONATEL, également sous la tutelle des TPTC, n’a pas su imposer des standards de qualité ni défendre les intérêts des usagers.
Dans ce contexte, des projets symboliques comme l’aéroport Antoine Simon aux Cayes apparaissent davantage comme des vitrines politiques que comme de véritables leviers de modernisation. Son architecture constitue, pour beaucoup de professionnels du génie civil, une honte pour l’image internationale du pays.
Le ministre de la Santé publique, Sina Bertrand, a, il faut l’avouer, étonné plus d’un par sa forte présence dans les rencontres, tant au niveau local qu’international. Toutefois, la population haïtienne attend encore la réouverture de plusieurs hôpitaux, l’inauguration de nouvelles infrastructures sanitaires et surtout la mise en place d’un véritable système de santé fonctionnel et accessible.
Au ministère de l’Agriculture, Vernet Joseph a donné l’image d’un leadership effacé, marqué par un manque de visibilité et de communication stratégique. Face aux scandales ayant affecté le secteur, les réponses sont restées limitées, voire inexistantes. L’absence d’une politique agricole cohérente et d’un appui structuré à l’agro-industrie a contribué à fragiliser davantage un pilier pourtant essentiel de l’économie nationale.
Scandales et soupçons : une gouvernance fragilisée
La ministre de la Jeunesse, Niola Lynn Sarah Devalien Octavius, fait face à des soupçons de corruption et à une enquête de l’ULCC.
Le ministre de la Défense, Jean-Michel Moïse, s’est retrouvé au cœur de controverses internes, dénoncé par le directeur général de son propre ministère.
Des affaires qui fragilisent davantage une administration déjà contestée.
Justice, Intérieur, Diplomatie : des institutions à bout de souffle
Que dire du ministre de la Justice, Patrick Pélissier ? Peut-on réellement parler de justice aujourd’hui en Haïti ? Existe-t-il une véritable volonté de rendre justice aux citoyens ? Beaucoup s’interrogent.
Au ministère de l’Intérieur, Paul Antoine Bien-Aimé semble épuisé par l’ampleur des défis et l’âge. Entre crise migratoire, insécurité persistante et décisions souvent silencieuses, le bilan reste difficile à défendre.
Quant au ministère des Affaires étrangères, depuis l’ère Ariel Henry, la diplomatie haïtienne accumule les scandales. Une ancienne chancelière (Dominique Dupuy) est même allée jusqu’à qualifier certains diplomates de trafiquants. Aujourd’hui le chancelier Harvel Jean Baptiste semble dépasser par les enjeux diplomatiques et géopolitiques.
Manque de respect, absence de vision, perte de crédibilité : Haïti est chaque jour un peu plus affaiblie sur la scène internationale.
Un État en suspens, une population en attente
Au-delà des slogans et des promesses, la population réclame des résultats concrets : sécurité, justice, éducation, services publics et perspectives économiques.
Or, la transition donne aujourd’hui l’impression d’un pouvoir hésitant, fragmenté, parfois prisonnier de ses propres intérêts.
Un avertissement clair aux dirigeants
Ce bilan global montre que les ministres actuels nommés sous l’égide du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), comme ceux qui seront reconduits ou nouvellement nommés, évolueront désormais dans un climat de méfiance généralisée et d’exigence populaire renforcée.
La population n’attend plus des images soigneusement mises en scène, des voyages officiels coûteux ou des inaugurations symboliques sans lendemain. Elle réclame des politiques publiques cohérentes, des institutions fonctionnelles et des résultats concrets en matière de sécurité, d’éducation, de justice, d’économie et de services sociaux.
Pour les futurs responsables, le message est sans équivoque : sans rupture réelle avec les pratiques du passé, sans transparence, sans sens des responsabilités et sans courage politique, ils rejoindront rapidement la longue liste des dirigeants perçus comme déconnectés des réalités nationales.
Si le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé envoie aujourd’hui des signaux de fermeté dans la lutte contre l’insécurité et la réalisation des élections, une interrogation majeure demeure : cette volonté sera-t-elle suivie d’actions cohérentes au sein de l’ensemble du gouvernement ?
L’avenir de la transition, et une part de la crédibilité de l’État, se jouent désormais dans cette réponse.
Brigitte Benshow
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