Port-au-Prince, 20 septembre 2026. Joseph Félix Badio et dix-sept anciens militaires colombiens, détenus en Haïti dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du président Jovenel Moïse, ont été transférés ce dimanche vers les États-Unis, selon les informations du Quotidien 509.
Les dix-huit hommes ont été extraits de leurs cellules dans la matinée et escortés par des agents du BRI, du SWAT et du groupe pénitentiaire jusqu’à l’aéroport international du Cap-Haïtien, où un appareil américain les attendait.
Une source proche de l’opération a indiqué à notre rédaction que Joseph Félix Badio ne figurait pas sur la première liste établie pour le transfert des détenus colombiens. Son inclusion a été décidée en dernière minute.
Le ministère de la Justice a confirmé l’opération. Le gouvernement colombien, dont dix-sept ressortissants sont concernés, n’a pas réagi.
Une figure centrale jamais entendue par les enquêteurs américains
Joseph Félix Badio, ancien cadre de l’Unité de lutte contre la corruption révoqué quelques semaines avant l’assassinat de Jovenel Moïse par l’Ex-DG Hans Joseph, avait été arrêté à Pétion-Ville en octobre 2023 après plus de deux ans de cavale. Dès juillet 2021, le chef de la police colombienne, le général Jorge Vargas, l’avait désigné comme celui qui avait ordonné aux anciens militaires Duberney Capador et German Rivera de tuer le président, trois jours avant l’attaque, alors qu’ils avaient été recrutés pour des missions de sécurité.
Au procès de Miami, l’accusation lui a imputé le versement de 110 000 dollars aux gardes présidentiels pour qu’ils s’écartent, ainsi que l’achat de 20 000 dollars de munitions. Le témoin Alejandro Rivera l’a décrit comme occupant le véhicule de tête du convoi parti vers Pèlerin 5 dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021.
Son transfert prend un relief particulier au regard d’une révélation faite en mars dernier. Lors du contre-interrogatoire de l’agent spécial du FBI Nicholas Rahmer, la défense a établi qu’aucun enquêteur américain n’avait jamais interrogé Badio, sur plus de deux cents entretiens menés dans le cadre de l’enquête. « C’est un personnage central dans cette affaire », avait souligné l’avocat David Howard. Rahmer avait déclaré avoir eu connaissance du souhait des autorités haïtiennes de voir Badio transféré après son arrestation.
Ce que l’instruction haïtienne perd
Les dix-sept Colombiens étaient détenus en Haïti depuis 2021, parmi la quarantaine de personnes encore incarcérées dans ce dossier. La Cour d’appel de Port-au-Prince avait annulé en octobre 2025 l’ordonnance du magistrat précédent, et le juge Denis Cyprien avait repris l’instruction en mars 2026, entendant plusieurs suspects dont Badio. Cinq ans après les faits, aucun procès majeur ne s’est tenu en Haïti, et les auteurs intellectuels comme les financiers de l’assassinat n’ont toujours pas été identifiés par la justice haïtienne.
Leur avocate, Nathalie Delisca, a dénoncé à plusieurs reprises le traitement infligé à ses clients et l’absence de présomption d’innocence lors des interrogatoires. Le président colombien Gustavo Petro lors avait présenté des excuses publiques à Haïti pour l’implication de ressortissants de son pays.
Un calendrier américain chargé
Le transfert intervient huit jours avant l’ouverture, le 28 septembre à Miami, du procès de Christian Emmanuel Sanon. Ce pasteur et médecin haïtiano-américain de 67 ans, que l’accusation présente comme le candidat initialement pressenti pour remplacer Moïse, avait été disjoint du procès de ses coaccusés pour raisons de santé. Les débats se tiendront devant la juge fédérale Jacqueline Becerra et devraient durer six à huit semaines. Martine Moïse est attendue comme témoin clé de l’accusation.
En mars, devant la même magistrate, un jury de douze membres et quatre suppléants avait été constitué pour juger Arcángel Pretel Ortiz et Antonio Intriago, propriétaires de CTU Security à Doral, James Solages, représentant de CTU en Haïti, et le courtier Walter Veintemilla. Martine Moïse, blessée lors de l’attaque, avait ouvert les débats en déposant environ une heure. Les quatre hommes ont été reconnus coupables et encourent la réclusion à perpétuité ; leur condamnation a été reportée à février, vraisemblablement pour permettre au procès Sanon de s’achever d’abord.
Un expert médico-légal du FBI a chiffré le budget total du complot à environ 343 000 dollars, dont près de 30 000 provenant de prêts fédéraux d’aide liés à la pandémie, une partie du financement transitant par la société de prêts de Veintemilla.
Cinq autres personnes ont plaidé coupable aux États-Unis et purgent des peines de prison à vie. Une sixième, qui selon les autorités ignorait le projet d’assassinat, a été condamnée à neuf ans pour avoir fourni des gilets pare-balles aux conspirateurs.
Une enquête aux lacunes béantes
Au-delà des condamnations, le procès de Miami a exposé la fragilité du travail d’enquête initial.
L’agent spécial du FBI Martin Suarez, chargé du dossier, a reconnu à la barre n’avoir relevé aucune empreinte, effectué aucun prélèvement ADN ni collecté d’échantillon de sang à Pèlerin 5 — alors que les impacts de balles criblaient les murs et que le sang stagnait au pied du lit présidentiel. « Nous avons fait de notre mieux, mais le facteur temps a joué. » Son collègue Jose Loureiro a été plus direct : l’équipe n’avait pas emporté de kit d’empreintes. « Nous avions déjà des informations sur les Colombiens, sur leur présence dans la chambre, et nous avions leurs noms. » L’enquête partait donc de sa conclusion.
L’autopsie n’a pas mieux résisté. Deux balles et deux fragments extraits, selon le médecin légiste en chef d’Haïti. Une douzaine de blessures, dont une au cœur et une à la tête, dont les projectiles sont restés dans le corps, selon les radiographies produites par la défense.
Les armes saisies par la police nationale n’ont atteint le laboratoire du FBI qu’en mai 2023, plus de dix-huit mois après les faits. Sur plus de quatre cents photographies prises par un agent de Homeland Security Investigations, une poignée a été versée au dossier.
Interrogé sur les ennemis du président, sur le climat politique, sur d’éventuelles pistes liées au trafic de stupéfiants, Suarez a marqué une longue pause : il ne s’en souvenait pas. Sa mission, a-t-il dit, était de suivre la piste des Colombiens.
Cinq ans après, deux procédures avancent sans se rejoindre : une instruction haïtienne qui n’a produit aucun procès, une procédure américaine qui a produit des condamnations sans réponses. Les commanditaires et les financiers n’ont toujours pas de nom.
La rédaction
L’article a été mis à jour
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