Depuis près de quatre décennies, Nelson Langlois regarde Haïti derrière un objectif. Photographe, cameraman et producteur d’images, il a traversé les mutations de l’audiovisuel haïtien, des productions télévisuelles aux événements culturels, des rencontres institutionnelles aux réalités les plus ordinaires du quotidien. Avec « Âme en noir », exposition présentée les 18 et 19 septembre au Centre Culturel Brésil-Haïti, l’artiste revient à l’essentiel : la lumière, l’ombre, les visages et ces fragments de vie que seule une photographie peut parfois sauver de l’oubli.
Il n’est pas donné a tous l’art de photographier ce que les autres ne regardent même pas. Nelson Langlois a fait de son appareil un instrument qui capture les non-dits ; il est devenu, au fil de 36 années de pratique, une manière d’habiter le monde, d’en conserver les traces et de dialoguer avec une réalité haïtienne dont les contrastes n’ont jamais cessé de nourrir son regard.
Au Centre Culturel Brésil-Haïti par exemple, en ce mois de septembre, il nous a présenté : « Âme en noir » comme un voyage photographique dans lequel le noir et blanc devient un langage. L’exposition a exploré « la lumière, les contrastes, les émotions, les regards et les fragments de vie » ayant jalonné le parcours de Langlois en trente et une images. Le centre d’art a vu également une affirmation singulière de l’identité et une sensibilité artistique façonnés par un parcours riche en expériences et en rencontres.
Trente-six années derrière l’objectif
Le chiffre mérite que l’on s’y arrête : « Trente-six ans ». Dans un univers où les technologies changent plus rapidement que les regards, rester aussi longtemps attaché à l’image suppose une capacité constante d’adaptation. L’exposition de septembre est précisément présentée comme la célébration de ces 36 années de lumière, d’ombre et de création.
Nelson Langlois est un professionnel présent aussi dans le champ du documentaire institutionnel : réunions, consultations, personnalités, acteurs sociaux, événements publics. Autrement dit, son parcours ne s’est pas construit uniquement dans l’esthétique de la photographie artistique, mais également dans cette fonction fondamentale de l’image qui consiste à témoigner d’une époque.
De la photographie à la télévision : l’image comme territoire
Nelson Langlois est aussi identifié comme producteur et cameraman. En 2018, Le Nouvelliste rappelait d’ailleurs son implication dans l’émission culturelle « Billboard », née en 2015 dans les studios de Télé Storm. Selon Grégory Bleuciel, l’idée du nom « Billboard » était venue de Langlois lors d’échanges entre professionnels de la télévision. L’émission entendait explorer la peinture, la danse, le showbiz, la lecture, la mode et différents aspects de la vie culturelle.
Cette trajectoire permet de comprendre quelque chose d’essentiel chez Langlois : il n’est pas uniquement photographe ; il appartient à une génération de créateurs pour lesquels l’image constitue un langage global. Photographie, caméra, production, télévision : les supports peuvent changer, mais la quête demeure la même raconter.
Son travail laisse également des traces dans le domaine audiovisuel. Une vidéo intitulée Rara Festival Raisin est notamment publiée sur Vimeo sous le nom de Nelson Langlois et situe son travail à Chardonnières, dans le Sud d’Haïti. Cette présence est intéressante parce qu’elle rappelle que son objectif ne s’est pas limité aux espaces urbains ou institutionnels : le patrimoine culturel, les pratiques populaires et les expressions du pays ont également constitué matière à image.
Quand l’image devient mémoire
C’est probablement là que se trouve le fil rouge de son parcours. Photographier, en Haïti, n’est jamais un acte totalement neutre. Photographier un visage, une cérémonie, une rue, un événement politique, un spectacle, un paysage ou une manifestation culturelle revient souvent à inscrire quelque chose dans une mémoire collective particulièrement vulnérable. Mais son parcours a aussi rencontré une autre réalité : celle d’une Haïti où l’image peut devenir témoin de la violence.
« Âme en noir » : revenir à l’essentiel
Le noir et blanc dépouille la photographie de la couleur sans lui enlever la vie. Il oblige l’œil à s’attarder sur les formes, les visages, les silences, les textures, les contrastes. Il transforme parfois une scène ordinaire en interrogation. Dans « Âme en noir », Langlois semble ainsi retourner à la matière première de son métier : la lumière. Pas la lumière comme simple donnée technique, mais comme révélateur. Celle qui découpe un visage. Celle qui fait surgir une silhouette. Celle qui sépare le visible de l’invisible. Celle qui donne du relief à une scène banale. Et, surtout, celle qui permet à une image de raconter davantage que ce qu’elle montre.
Le titre lui-même contient cette dualité. L’âme et le noir. L’intériorité et l’ombre. La présence et l’absence. Ce que l’on expose et ce que l’on garde en soi. À travers cette exposition, Nelson Langlois ne semble donc pas seulement présenter des photographies. Il propose une relecture de son propre parcours, une sorte hommage sensible aux trois décennies et demie passées à observer, cadrer, enregistrer et transmettre.
C’est peut-être ce qui donne à « Âme en noir » sa portée la plus profonde. Au-delà du noir et blanc, au-delà de la technique et de la composition, l’exposition raconte un homme qui a consacré une partie considérable de son existence à regarder la réalité. La regarder dans ses lumières et ses ombres. Dans ses fêtes et ses blessures. Dans ses institutions et ses rues. Dans ses artistes, ses anonymes, ses paysages et ses visages. Et, surtout, essayer d’en retenir quelque chose avant que le temps ne l’efface. Nelson Langlois célèbre ainsi 36 années d’image, mais peut-être célèbre-t-il surtout 36 années de mémoire.
Marc Arthur Paul
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