Le déploiement de groupes armés non étatiques est une composante phare de la politique haïtienne depuis les années 1950.
Après l’échec du coup d’État militaire à l’encontre du président François (Papa Doc) Duvalier en 1958, ce dernier cherche à court-circuiter les forces armées en créant une milice personnelle, les Tontons Macoutes, (qui deviendront par la suite les Volontaires pour la Sécurité Nationale (VSN)).
Par le biais des « Macoutes », les Duvalier commettent des actes de violence brutaux, orchestrés par l’État, pour supprimer les opposants au régime.C’est ainsi que la famille Duvalier assoie son pouvoir jusqu’à son renversement (le fils de François Duvalier lui a succédé comme président).
Après la destitution de Jean-Claude Duvalier en février 1986, le contexte politique en Haïti reste chaotique, marqué par des coups d’État continuels, des élections très contestées, des manifestations de masse, des accusations de fraude et une violence incessante au fil des décennies. Les partis et les dirigeants politiques s’appuient souvent sur des groupes armés officieux pour intimider les opposants et leurs électeurs, ainsi que pour perturber les rassemblements politiques et le processus électoral. Depuis le règne de Duvalier, les groupes armés sont impliqués dans des massacres, la répression des grèves ou des révoltes de paysans ainsi que dans des assassinats à des fins politiques pour le compte de divers dirigeants et partis.
Des efforts ont été déployés au fil des ans pour dissoudre certains groupes armés – et même les forces armées – mais l’échec de leur désarmement a contribué à leur résurgence. En 1986, le mouvement des tontons Macoutes est ainsi dissous par le Conseil national de gouvernement mais leurs membres n’ayant jamais été désarmés, ils ont continué à opérer de manière informelle et ont refait surface sous la forme de miliciens d’extrême droite.
Cette erreur se répète en 1994 lorsque le président Jean-Bertrand Aristide revient au pouvoir. Aristide interdit les groupes paramilitaires pro-Duvalier et les forces armées haïtiennes,
mais n’aborde pas pleinement des questions telles que le désarmement, les retraites des militaires ou la reconversion des anciens soldats. Une fois encore, cela les pousse à se transformer en groupes armés non officiels.
Entre 1994 et 2004, des groupes armés composés d’anciens soldats continuent à opérer en tant que groupes d’insurrection contre Aristide. Dans la capitale, les jeunes des quartiers populaires associés au mouvement politique Lavalas d’Aristide créent des groupes d’autodéfense locaux (baz) pour se protéger des attaques menées par des groupes d’anciens soldats.
Au fil des ans, ces bandes de jeunes fusionnent avec la police d’État pour former un groupe au service d’Aristide et de Fanmi Lavalas – le parti politique social-démocrate issu du mouvement. Ces gangs prennent le contrôle de la ville de Cité Soleil, des quartiers de la Saline et du marché de la Croix des Bossales. Agissant dans un premier temps en tant que militants pour le compte du parti Lavalas, ils se muent progressivement en agents indépendants prenant de facto les commandes des bidonvilles de Port-au-Prince.
Suite au séisme de 2010, de nombreux groupes d’autodéfense sont pris de vitesse par des gangs plus jeunes et moins engagés politiquement, davantage susceptibles de faire des incursions dans les territoires d’autres gangs pour le leur disputer.11 Ces groupes peu organisés, composés de jeunes issus de quartiers fragiles, se transforment en gangs bien établis.
En 2022, on estime à 200 le nombre de gangs en activité en Haïti, dont près de 100 à Port-au-Prince.12 Ces gangs couvrent une grande partie du territoire national. Ils sont présents dans environ 63 communes (ou municipalités constituées), dont certaines communes stratégiques à des fins électorales, économiques, de trafic de stupéfiants et de contrebande comme Port-au-Prince, Pétion Ville, l’île de la Tortue, Corail, Ouanaminthe et Croix des Bouquets.
La crise actuelle des gangs s’appuie sur le déploiement historique de groupes armés à des fins politiques. Il s’agit cependant d’un phénomène émergent et d’une menace à part entière. Les gangs jouent actuellement un rôle fédérateur phare auprès des jeunes. Ils sont lourdement armés et mus dans une large mesure par le profit et le pouvoir, plus que par une idéologie politique. Ils restent parallèlement liés à l’économie politique.
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