Le 30 octobre 2026, Affaires mondiales Canada a publié une déclaration sur l’intégrité du processus électoral en Haïti. Sans nommer personne, Ottawa juge que des candidatures de personnes sanctionnées risquent de miner la confiance du public. Le message vise pourtant des hommes bien identifiés, qui ont choisi de soumettre leur sort au seul juge qui compte en démocratie : l’électeur haïtien.
Selon le tableau de bord du CEP au 30 octobre, trois inscrits à la présidence figurent sur la liste canadienne, sous réserve de validation. Michel Martelly, président de 2011 à 2016, candidat de Debloke, est sanctionné par le Canada, les États-Unis et l’Union européenne. Jocelerme Privert, président provisoire de 2016 à 2017, candidat d’Ayiti Transfòme, est sanctionné par le Canada. Gary Bodeau, ancien président de la Chambre des députés, candidat de Platfòm Rekonsilye, est sanctionné par le Canada et les États-Unis. Deux anciens chefs d’État et un ancien président de la Chambre basse, donc.
Selon nos sources parmi les personnes sanctionnées, les dossiers à l’appui des sanctions ont été demandés aux autorités canadiennes, sans succès. Ottawa assume ce silence. Son ambassadeur à l’ONU, Bob Rae, a déclaré que ces preuves ne pouvaient pas être rendues publiques sans risquer d’enfreindre la loi canadienne. Le Canada dit les partager avec le comité des sanctions de l’ONU et des pays partenaires, mais pas avec les accusés.
Le recours existe sur le papier, mais il est presque illusoire : presque personne n’a obtenu gain de cause devant la Cour fédérale. En 2018, l’Ukrainien Andriy Portnov y a réclamé en vain les preuves justifiant le gel de ses avoirs, alors même que le Tribunal de l’Union européenne avait annulé en 2015 des sanctions européennes contre lui.
Ottawa réaffirme la « légitimité » de ces sanctions. Le communiqué rappelle que « l’exercice d’une charge élective comporte des responsabilités exceptionnelles ». Ces responsabilités exigent, écrit Ottawa, « non seulement la confiance du peuple haïtien, mais aussi la capacité d’exercer des fonctions officielles sans entrave ». Le Canada appelle le Conseil électoral provisoire au strict respect des lois. Il conclut pourtant sur une phrase qui sonne comme un aveu : il revient au peuple haïtien de déterminer l’avenir d’Haïti et de choisir ses dirigeants.
En Haïti, une question revient pourtant sans cesse : pourquoi les figures de Fanmi Lavalas semblent-elles épargnées, alors que la liste canadienne frappe surtout l’entourage du PHTK et des dissidents Lavalas ?
Le contraste est d’autant plus frappant que des documents de l’État canadien lui-même ont décrit le rôle des chimères. La Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada rapporte que le parti Lavalas de Jean-Bertrand Aristide utilisait les chimères à des fins de répression politique, comme des forces paramilitaires mobilisables à tout moment. Une chronologie de la Global Initiative against Transnational Organized Crime situe au début des années 2000 la formation par Aristide de ces groupes armés, qui opéraient avec la police. En 2004, Human Rights Watch dénonçait des chimères progouvernementales qui attaquaient journalistes et opposants.
Les défenseurs de Lavalas rejettent ce récit, qu’ils qualifient de mensonge politique. Ils rappellent qu’Aristide, président élu, a été chassé en 2004 avec l’appui de puissances étrangères, dont le Canada. Mais la question demeure : si Ottawa sanctionne sur la base de liens supposés avec des groupes armés, pourquoi le passé documenté des chimères ne pèse-t-il pas de la même manière ?
Le Canada maintient que ses sanctions reposent sur des informations crédibles. L’Union européenne, qui sanctionne aussi Martelly, appelle à préserver la crédibilité des élections. En Haïti, Pierre Espérance, directeur exécutif du RNDDH, a exhorté le CEP à écarter les personnalités sanctionnées pour corruption ou blanchiment, afin que les élections ne deviennent pas un moyen de retrouver une légitimité politique.
En trois semaines, trois capitales ont parlé d’une même voix. Le 8 octobre, l’ambassadeur de France Gautier Lekens a rappelé au premier ministre Alix Didier Fils-Aimé l’exigence de candidats intègres et l’attachement de Paris aux régimes de sanctions de l’ONU et de l’UE. Avec son homologue espagnol, il a aussi appelé à des candidats « honorables » et « acceptables ». Le 29 octobre, l’Union européenne affirmait que ses sanctions contribuent à protéger le processus électoral. Le lendemain, le Canada publiait sa déclaration.
Le message est clair : pour Paris, Bruxelles et Ottawa, l’intégrité d’un candidat se mesure d’abord à son absence des listes de sanctions. Elle devient ainsi une notion définie hors d’Haïti, sur des critères que ni les électeurs, ni le CEP, ni la justice haïtienne ne savent comment vérifier. Et les mêmes listes épargnent presque entièrement un camp politique, sans que personne ne puisse dire pourquoi.
Le CEP est attendu au carrefour de la validation
La rédaction
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