Depuis 2023, le président salvadorien Nayib Bukele relie systématiquement la crise sécuritaire haïtienne à l’expérience de son propre pays. Ses déclarations mêlent offre de coopération, comparaison avec la « guerre contre les gangs » menée au Salvador, ultimatum aux bandes armées et rhétorique religieuse. Elles traduisent une volonté d’exporter le modèle salvadorien et une tendance à privilégier l’initiative nationale, même au sein d’un cadre multinational.
El Salvador participe à la force de repression des gangs (FRG) et ses renforts agissent en coordination avec cette force et la police haïtienne. Le gouvernement haïtien a qualifié l’enlèvement de « priorité absolue », traité en étroite collaboration avec la FRG. Plusieurs éléments soulignent pourtant une préférence de Bukele pour l’autonomie nationale :
- Le message du 21 octobre s’adresse directement aux gangs et annonce « notre » opération, sur un ton d’ultimatum national.
- Bukele rejette explicitement les « experts » qui rappellent les différences avec le Salvador et les échecs des missions antérieures (Minustah, etc.).
- Il met l’accent sur les capacités salvadoriennes plutôt que sur la coordination multinationale.
- Le déploiement salvadorien en si grand nombre en une semaine interroge sur les limites d’une action autonome dans le mandat FRG, une force qui, un an après sa création, n’atteignait qu’un peu plus d’un tiers de sa taille prévue.
Edimar Rosales, l’un des quatre disparus
Edimar Rosales, militaire salvadorien de 23 ans originaire d’Ahuachapán, figure parmi les quatre membres des forces armées portés disparus depuis l’embuscade du 18 octobre à Croix-des-Bouquets. Engagé dans la Force armée depuis quatre ans, il était déployé en Haïti depuis sept mois. Pendant l’attaque, il a envoyé des audios et des vidéos à sa famille selon les médias salvadoriens.
Les autorités militaires n’ont pas divulgué l’identité des trois autres. Des publications sur les réseaux sociaux annoncent la mort de Rosales, mais aucune source officielle ne l’a confirmé au 27 octobre.
Les premières offres de coopération (2023)
- Janvier 2023 : Le bureau du vice-président salvadorien Félix Ulloa communique pour la première fois, notamment en marge des sommets internationaux (comme la CELAC), sur la volonté d’ouvrir un bureau de coopération en Haïti pour aider à lutter contre la criminalité.
- Mars 2023 : Lors du XXVIIIe Sommet ibéro-américain, Félix Ulloa confirme qu’un échange de notes officielles entre le président Nayib Bukele et le Premier ministre haïtien Ariel Henry a scellé l’accord pour l’établissement de ce bureau.
- Juin 2023 : L’annonce est officiellement matérialisée lors de la 57e réunion du Système d’intégration centraméricain (SICA). Le vice-président Ulloa annonce que les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont paraphé l’accord à Washington D.C. pour l’installation physique de ce bureau de coopération axé sur la sécurité et l’aide humanitaire.
- En octobre 2023, Brian Nichols, chef de la diplomatie américaine pour l’Amérique latine, a rencontré Bukele à San Salvador pour discuter du soutien salvadorien à une mission internationale en Haïti. Ces démarches s’inscrivaient dans une logique de coopération, non d’intervention autonome.
Mars 2024 : « Nous pouvons arranger ça »… sous conditions
Le 10 mars 2024, face à l’effondrement sécuritaire de Port-au-Prince, Bukele a écrit sur X :
« Nous pouvons régler ça. Mais il nous faudra une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, le consentement du pays hôte et la prise en charge de toutes les dépenses de la mission. »
Il a comparé des images de violence haïtienne à celles vues au Salvador quelques années plus tôt, des gangs se baignant avec les crânes de leurs victimes. Il a conclu que les « experts » s’étaient trompés : « Nous les avons anéantis. Il faut faire la même chose en Haïti. »
18 octobre 2026 : l’embuscade de Croix-des-Bouquets
Le 18 octobre 2026, des membres de gangs ont attaqué à l’arme à feu et aux explosifs un véhicule blindé transportant quatre techniciens aéronautiques salvadoriens de la Force de suppression des gangs (GSF) appelée Force de répression des gangs ou FRG, mission multinationale autorisée par l’ONU. L’attaque a eu lieu dans le secteur de Santo, à Croix-des-Bouquets.
Pourquoi étaient-ils dans cette zone rouge ? Les versions divergent : Bukele affirme qu’ils revenaient d’acheter de la nourriture au marché tandis que Le Nouvelliste rapporte qu’ils s’y seraient égarés en cherchant un supermarché avec Google Maps.
Pourquoi quatre techniciens d’une force mandatée par l’ONU se trouvaient-ils, pour une simple course, dans l’une des zones jugées les plus dangereuses pour le personnel de sécurité international, et qui l’a autorisé ?
Leur présence dans cette zone rouge reste donc controversée, les quatre hommes de la Force de Tâche Liberté II ont réussi à sortir du véhicule en feu, puis le contact a été perdu. Les hélicoptères envoyés en appui ont eux aussi essuyé des tirs.
C’était la première attaque majeure contre la force internationale depuis le début de ses opérations.
21–25 octobre : l’opération de secours et le rejet des critiques
Le 21 octobre, Bukele a publié un message en créole haïtien adressé directement aux chefs de gangs. Il a précisé que la mission salvadorienne ne compte que des pilotes et du personnel technique chargés d’évacuations médicales, et a annoncé une opération militaire salvadorienne :
« L’attaque d’aujourd’hui n’est rien comparée à ce qui va venir si vous ne nous rendez pas les quatre otages vivants. […] Nous avons déjà fini avec les gangs au Salvador, et nous pouvons finir avec vous aussi. […] La décision est entre vos mains. »
Il a présenté cette opération comme une première phase, évoquant une intervention bien plus large si nécessaire ; les États-Unis l’ont aussitôt soutenue. Le 22 octobre, El Salvador a déployé 200 membres des forces spéciales. 450 soldats salvadoriens se trouvent actuellement à Port-au-Prince, avec un appui logistique américain.
Le 23 octobre, face aux analyses jugeant son modèle intransposable (gangs plus violents et mieux armés, échec des missions précédentes), Bukela a répondu :
« Les Bandits d’Haïti sont sataniques et il est de notoriété publique qu’elles pratiquent des sacrifices humains. Dieu nous accordera la victoire. »
Il a cité Deutéronome 28:7 et confié la mission à Dieu.
Vers le 25 octobre, après des informations du New York Times et de Reuters sur quatre corps gravement brûlés retrouvés en périphérie de Port-au-Prince, Bukele a affirmé qu’il ne s’agissait pas des quatre Salvadoriens. Les incohérences qu’il aurait citées (enfant, taille, uniformes et papiers d’autres pays, dont un soldat tchadien) restent à vérifier.
Situation au 27 octobre 2026
Neuf jours après, les quatre militaires, dont Edimar Rosales, restent officiellement portés disparus. Ni El Salvador, ni Haïti, ni la FRG n’ont confirmé leur localisation, leur état de santé ou l’identité des corps retrouvés.
Le 26 octobre, la FRG a réaffirmé qu’elle poursuivait ses opérations. L’Etat Haïtien ne communique plus sur le dossier.
La rédaction
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