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Gilbert Bigio, lâché par les siens : le silence coupable du secteur privé haïtien

La Rédaction by La Rédaction
octobre 11, 2026
in Actualités
Reading Time: 6 mins read

Credit : Miami Herald

Il a bâti la première aciérie du pays, fait flotter des drapeaux Texaco de Saint-Domingue à Kingston, employé des milliers d’Haïtiens. Le jour où Ottawa l’a désigné comme bailleur de fonds des gangs, personne, dans le monde des affaires, n’a levé la main. Ni pour le défendre, ni même pour exiger des preuves. Sa mort, le 29 septembre 2026, rouvre une question que le patronat haïtien préfère enterrer avec lui : à quoi sert une élite économique qui se tait toujours ?

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On a souvent parlé de Gilbert Bigio comme d’un milliardaire « venu d’ailleurs ». C’est faux. Sa famille, juive séfarade originaire d’Alep, s’installe en Haïti dès 1896 avec l’arrivée de son oncle ; son père débarque une vingtaine d’années plus tard. Né vers 1935, Gilbert Bigio est un pur produit d’Haïti : trois générations de Bigio y ont travaillé, commercé, traversé dictatures, embargos, coups d’État et séismes. Selon nos informations, il a fait ses études classiques en Haïti, au collège Jean-Marie Guilloux puis à Saint-Louis de Gonzague.

Quand le séisme de 2010 détruit sa maison de Port-au-Prince, il fouille les décombres pour sauver le rouleau de Torah, le seul du pays, selon des sources médiatiques.

Cinquante ans à construire

En 1972, Gilbert Bigio fait partie des investisseurs qui inaugurent l’Aciérie d’Haïti, première usine sidérurgique du pays et socle de ce qui deviendra le GB Group. Dans les années 1980, l’entreprise contrôle la quasi-totalité de l’acier commercial haïtien. En 1981 naissent les Huileries haïtiennes, une raffinerie d’huile comestible.

Puis vient la diversification : biens de consommation, énergie et carburants, télécommunications avec la participation à Digicel Haïti (Unigestion Holding S.A.), immobilier, banque, logistique. Le groupe construit Port Lafito, sa zone franche industrielle et son terminal à conteneurs, l’une des rares infrastructures portuaires privées modernes du pays.

Le coup le plus audacieux se joue hors des frontières. En 2011, Chevron accepte de céder à une filiale du groupe ses activités de distribution de carburant en République dominicaine, en Jamaïque et à Saint-Martin : 224 stations Texaco, 10 installations aéroportuaires, trois terminaux d’importation. Pour la première fois, un conglomérat haïtien rachète une partie des activités d’une multinationale américaine. Qui d’autre, dans le patronat haïtien, peut en dire autant ?

En 2018, il quitte la direction du groupe. En juin 2026, quelques mois avant sa mort, le GB Group devient B|G|O, sous la présidence de son fils Reuven.

Décembre 2022 : la sentence, puis le vide

Le 5 décembre 2022, Affaires mondiales Canada inscrit Gilbert Bigio, Reynold Deeb et Sherif Abdallah sur sa liste de sanctions. Leurs avoirs au Canada sont gelés. Ottawa les accuse d’apporter un soutien financier et opérationnel illicite aux gangs armés, par le blanchiment d’argent et d’autres actes de corruption. Gilbert Bigio a alors 87 ans. Il est retiré des affaires depuis quatre ans.

Ces accusations sont graves. Elles méritaient une réponse sérieuse : une enquête, des preuves, un débat contradictoire. Or il ne s’agissait que d’une mesure administrative, prise par un gouvernement étranger, sans procès ni condamnation pénale. Aucun tribunal haïtien n’a jamais été saisi.

Et qu’a fait le secteur privé haïtien ? Rien.

Aucune chambre de commerce n’a exigé que le Canada rende publics les éléments à charge. Il faut toutefois noter qu’en juillet 2023, l’Association des industries d’Haïti (ADIH), seule de son espèce, avait fait remarquer que « les sanctions, qui ont un impact négatif sur la réputation et l’intégrité d’un individu, impactent aussi les investissements et l’économie dans son ensemble. Voilà pourquoi elles doivent être le résultat d’un processus transparent ». 

Ce communiqué avait été relayé à l’époque par notre quotidien.

Aucune association patronale n’a rappelé qu’en droit, un homme est présumé innocent tant qu’il n’a pas été jugé. Aucun grand patron n’a demandé que la justice haïtienne se saisisse du dossier, pour condamner ou pour blanchir. La Sogebank, les actionnaires ont poussé Sherif Abdallah à quitter le conseil d’administration pour protéger la banque. La Unibank a dû, elle aussi, prendre des dispositions quand les sanctions contre Carl Braun sont tombées.

La BUH a également manœuvré pour protéger le capital de Reynold Deeb dans la société et au sein du conseil d’administration. La Banque de l’Union haïtienne est même allée plus loin en fermant les comptes de personnes qu’elle estimait proches de personnalités sanctionnées par le Canada, alors que ses actionnaires sont eux-mêmes des proches, voire des parents. Ils se gèrent entre eux, selon leurs intérêts directs et leurs appartenances.

Dans le cas de Reynold Deeb, la justice canadienne est allée plus loin : en 2025, la Cour fédérale a rejeté sa demande de retrait de la liste des sanctions (Deeb c. Canada (Procureur général)), confirmant la légalité du refus ministériel.

D’autres hommes d’affaires, comme Andy Apaid, n’auraient reçu aucun soutien, ni lors des sanctions canadiennes ni lors du récent scandale de Stevia, découvert dans son domaine familial pillé et incendié par le gang 400 Mawozo. Le réflexe n’a pas été de comprendre, ni même de défendre les intérêts communs de la classe des affaires, mais de se mettre à l’abri comme on peut.

Ni le défendre, ni le juger : simplement fuir

Il ne s’agit pas ici de proclamer l’innocence de Gilbert Bigio ou d’autres. Personne ne le peut, faute de procès. Il s’agit de constater une lâcheté collective.

Car le silence du patronat a servi tout le monde, sauf la vérité. S’il était coupable, ce silence a privé les Haïtiens d’une condamnation claire et d’une rupture assumée entre le grand capital et les gangs. S’il était innocent, ce silence a laissé un vieil homme porter seul une accusation infamante jusqu’à sa tombe. Dans les deux cas, la classe économique a choisi de ne pas savoir.

Ce n’est pas un accident. C’est une méthode. Le grand capital haïtien a toujours préféré opérer en coulisses, négocier dans les salons de Miami plutôt que s’exprimer sur la place publique. Il se tait sur l’insécurité qui ruine ses propres usines. Il se tait sur les institutions effondrées. Il s’est tu sur Bigio. Et il se tait aujourd’hui sur sa mort.

Ce que la mort de Bigio exige du patronat

La disparition de Gilbert Bigio aurait dû provoquer un examen de conscience. Elle n’a produit rien produit ni même des avis de décès. Le secteur privé haïtien doit pourtant des réponses au pays.

Premièrement : que pense-t-il des sanctions qui frappent depuis 2022 plusieurs de ses figures les plus puissantes ? Les accepte-t-il comme fondées ? Les conteste-t-il ? Exige-t-il des preuves ?

Deuxièmement : quelles règles s’impose-t-il pour garantir qu’aucun de ses membres ne finance, directement ou non, les groupes armés ? Où sont ses codes de conduite, ses audits, ses mécanismes de transparence ?

Troisièmement : quand prendra-t-il enfin la parole publiquement sur l’avenir du pays, autrement que pour défendre ses marges ?

Une élite économique qui n’ose ni défendre les siens quand ils sont injustement accusés, ni les condamner quand ils sont coupables, n’est pas une élite. C’est un club qui protège ses comptes en banque.

Gilbert Bigio est parti. Le silence, lui, est toujours là.

Brigitte Benshow

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