Port-au-Prince, 6 octobre 2026 — Le 5 octobre devait marquer l’ouverture de la campagne électorale. Il aura été ( plutôt)celui d’un nouveau report. Le Conseil électoral provisoire (CEP) prolonge jusqu’au 31 octobre l’inscription des candidats et renvoie la campagne à une date inconnue. Trois semaines de plus, alors qu’aucun parti ne s’était plaint et que des partis ont déjà inscrit leurs candidats et déposé leurs dossiers.
Le même jour, le Conseil des ministres modifie à nouveau le décret électoral. Et pendant ce temps, à peine un électeur potentiel sur huit inscrits, sans que le CEP ne mène de véritable campagne pour les mobiliser.
Dès lors, une question domine toutes les autres : à qui profite le temps perdu ? Au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, qui, selon l’ancien secrétaire général du Conseil des ministres Rénald Lubérice, voudrait rester au pouvoir jusqu’en 2034 ? Aux grands noms qui ne se sont toujours pas inscrits, comme Jude Célestin, Jerry Tardieu, Joseph Michel Martelly, Etzer Émile ou Jacky Lumarque ? Ou s’agit-il simplement d’un CEP dépassé par son propre calendrier ?
Quatre reports en six mois. Ce n’est pas un accident isolé.
- Mars : l’inscription des électeurs et l’enregistrement des candidats prévus en avril sont reportés.
- 2 septembre : initialement prévue du 20 Août au 2 octobre, l’opération d’inscription des Candidats est prolongée jusqu’au 14 octobre.
- 16 septembre : nouveau délai jusqu’au 9 octobre pour l’inscription en ligne et le dépot des pièces des Candidats.
- 5 octobre : report au 31 octobre, et la campagne disparaît du radar, un calendrier en écharpe.
Chaque date abandonnée affaiblit la crédibilité de la suivante.
Les candidats avancent, les électeurs non
Les chiffres du CEP en ligne montrent un processus qui progresse côté candidats : 12 à la présidence, 265 au Sénat, 843 à la députation, 611 aux mairies, 654 aux CASEC et 360 aux ASEC. Au 21 septembre, on ne comptait que 7 candidats à la présidence, 162 au Sénat et 419 à la députation.
Les partis semblaient se conformer aux exigences. Ils demandaient surtout un ajustement pour les collectivités territoriales, pas une prolongation générale de plus de trois semaines.
Côté électeurs, en revanche, le retard est criant. La plateforme affiche 759 366 inscrits, alors que 1 294 centres sur 1 442 sont actifs et que 2 943 opérateurs sont sur le terrain selon le site internet du CEP. C’est environ un électeur potentiel sur huit, à quelques semaines de la publication prévue des listes. Il était question de 14 octobre dans le communiqué du 2 Septembre.
Le paradoxe est total : le CEP prolonge pour les candidats, qui avancent, et se contente de rappeler que l’inscription des électeurs « se poursuit ». Il soigne le symptôme qu’on ne lui signale pas et ignore la maladie qu’il a sous les yeux.
Une communication au point mort : où sont les fonds ?
Ce retard n’a rien de mystérieux. La campagne de communication du CEP pour l’inscription des électeurs est à son plus bas niveau. Peu de spots, peu de messages dans les quartiers, peu de mobilisation(s) visible(s) dans les médias et sur le terrain.
D’où une question légitime : où sont les fonds ? Le CEP avait lui-même conditionné le respect du calendrier à la disponibilité des ressources financières. Si l’argent manque, il doit le dire. S’il existe, il doit expliquer pourquoi il ne sert pas à mobiliser les électeurs. Que dit le PNUD, gestionnaire du basketfund des élections?
Le paradoxe du décret
L’incohérence devient flagrante quand on revient sur le cadre légal.
Les partis avaient formulé des propositions majeures sur le texte électoral. La plupart ont été écartées. Elles ne figurent pas dans le décret du 2 juillet 2026, publié au Moniteur, qui modifiait pourtant déjà le décret électoral du 2 juin. Le gouvernement avait l’occasion d’en tenir compte. Il ne l’a pas saisie.
Pourquoi, alors, invoquer aujourd’hui les « consultations avec les acteurs politiques » pour modifier encore ce calendrier, une fois les candidatures engagées ? Changer les règles pendant que le jeu a commencé, c’est pénaliser ceux qui les ont respectées et récompenser ceux qui ont attendu, comme s’ils évoluaient dans une collusion avec le CEP
Des règles sur mesure ?
C’est là que l’absence des candidats notoires prend tout son sens. Jude Célestin, Michel Martelly, Etzer Émile, Jerry Tardieu, Jacky Lumarque : aucun ne figure encore sur la plateforme des candidats
enregistrés en ligne du CEP malgré la proximité de la date butoir.
Selon certains observateurs, les articles modifiés le 5 octobre pourraient ouvrir la voie à de nouvelles candidatures. Si c’est le cas, la prolongation au 31 octobre ressemble moins à une mesure technique qu’à une seconde chance taillée sur mesure et dire que de manière effrontée et scandaleuse, le CEP a mentionné dans son communiqué des changements dus à l’amendement d’un décret électoral non encore publié.
Quels articles ont changé ? Le texte n’a pas encore été rendu public ni publié dans le journal Officiel Le Moniteur au moment que nous écrivons cet article.
Des avertissements ignorés
Le malaise n’est pas nouveau. Me Camille Leblanc avait dénoncé plusieurs articles du décret bien avant ce conseil des ministres. Devant la délégation de la CARICOM, lors de sa dernière visite en Haïti, il avait déclaré qu’il ne serait pas étonné que le texte soit le produit d’une ( AI) intelligence artificielle, tant certains prérequis ignoraient la réalité haïtienne.
Deux semaines après la précédente prolongation, une nouvelle date tombe, sans calendrier ni texte publié. De quoi nourrir le scepticisme.
2027, 2028, 2034 ?
Le premier tour reste officiellement fixé au 13 décembre. La campagne devait commencer le 5 octobre. Elle n’a pas commencé, et le 13 décembre n’apparaît même plus dans la note du CEP.
Le média La Gazette Haïti, généralement bien informé sur ce dossier, rapporte qu’une source au sein du CEP envisage désormais des élections en 2027 et l’installation d’un président le 7 février 2028. Soit plus d’un an après la date initialement prévue.
Sur Radio Métronome, l’ancien secrétaire général du Conseil des ministres Rénald Lubérice va plus loin. Il estime que le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé chercherait à se maintenir au pouvoir jusqu’en 2034.
Ni le CEP ni la Primature n’ont confirmé ces affirmations. Mais quand le CEP ne donne pas de calendrier crédible, ce sont ces scénarios qui occupent l’espace.
Coup monté ou dilettantisme ?
Les questions auxquelles le CEP doit répondre.
Pourquoi trois semaines de plus, alors que les partis ne le réclamaient pas ?
Pourquoi prolonger pour les candidats quand ce sont les électeurs qui manquent ?
Pourquoi la campagne d’inscription des électeurs est-elle quasi inexistante, et où sont les fonds qui devaient la financer ?
Pourquoi les propositions des partis, ignorées dans le décret du 2 juillet, deviennent-elles recevables en octobre ?
Quels articles ont été modifiés le 5 octobre, et au profit de qui ?
Les candidats notoires encore absents ont( avaient-ils)-ils obtenu des garanties ?
Le 13 décembre tient-il encore, ou faut-il croire le scénario 2028 rapporté par La Gazette Haïti ?
Le CEP doit publier les textes, rendre compte de l’utilisation de ses ressources, expliquer les changements et présenter un calendrier complet et vérifiable. Faute de quoi, il ne sera plus seulement accusé de mal gérer le processus. Il sera perçu comme l’une des institutions qui prolongent l’incertitude.
La plateforme du CEP invite aux questionnements
Les chiffres de la plateforme en disent long. Seules 30 structures politiques ont franchi le seuil des 30 000 adhérents exigé par le décret. À date, Ansanm Nou Fò arrive en tête avec 314 candidats, suivi d’Ayiti Transfòme (291) et de Debloke (232), structure généralement identifiée à Michel Martelly. Viennent ensuite le Rassemblement des Patriotes (111), Viktwa de Wilner Joseph (101), Soley, réputé proche d’Etzer Émile (97), COPPOS-Haïti et Alliés, réputé proche de Patrick Sully et d’Olivier Barrau (69), Fusion (67), En Avant de Jerry Tardieu (53), Myèl de Jacky Lumarque (48), EDE (27) et Rasanble (4), lui aussi proche de Martelly selon les rumeurs.
C’est là que le tableau devient troublant. À l’exception de Debloke, les structures liées aux candidats présidentiels notoires encore non inscrits restent loin derrière : Soley compte trois fois moins de candidats que les deux premiers, et Rasanble à peine quatre. Selon le site du CEP, Fanmi Lavalas de Jean Bertrand Aristide n’aurait pas encore atteint les 30 000 adhérents, pas plus que LAPEH, réputé proche de Jude Célestin. Les structures en règle n’avaient pas besoin de trois semaines supplémentaires. Celles qui pourraient en profiter sont précisément celles liées aux grands absents. La question n’est donc plus seulement de savoir pourquoi le CEP prolonge, mais pour qui.
À force de repousser les élections, on ne retarde plus seulement un scrutin : on fragilise la sortie démocratique de la transition. Alors, à qui profite le temps perdu ?
Brigitte Benshow
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