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De Gonaïves à Jacmel : ces orphelinats où des enfants haïtiens sont livrés aux prédateurs étrangers

La Rédaction by La Rédaction
octobre 2, 2026
in A la une, Analyse, Editorial, L'edito 509, Opinion
Reading Time: 8 mins read
Insécurité dans les territoires perdus : filles et garçons face à la même violence, une réalité brutale

Le 30 septembre 2026, le parquet fédéral américain du district ouest de la Louisiane a annoncé des poursuites contre Maylon Foshee, 23 ans, originaire de Mansfield. Une plainte pénale fédérale a été obtenue le 22 septembre 2026, avec le FBI, pour « conduite sexuelle illicite avec des mineurs dans un pays étranger ».

Selon les documents judiciaires, il s’est rendu en Haïti à de nombreuses reprises entre 2023 et 2026, en travaillant avec une organisation missionnaire à Gonaïves. Il aurait abusé de plusieurs mineurs placés sous sa responsabilité, notamment des enfants qu’il hébergeait ou soutenait financièrement.

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En août 2026, les enquêteurs ont interrogé trois mineurs qui ont décrit les abus allégués. S’il est reconnu coupable, Foshee encourt jusqu’à 30 ans de prison.

Des précédents qui interpellent

L’affaire Foshee n’est pas la première dans laquelle un ressortissant américain est poursuivi aux États-Unis pour des faits sexuels impliquant des mineurs en Haïti.

Le cas le plus récent remonte à septembre 2026 : Jeriah Mast, ancien missionnaire, a plaidé coupable devant la justice fédérale américaine pour exploitation sexuelle d’enfants liée à des faits commis en Haïti. Selon le ministère américain de la Justice, il avait effectué plus de 30 voyages entre les deux pays sur une partie de la période concernée. Sa peine doit être fixée ultérieurement.

En mai 2025, Michael Karl Geilenfeld, fondateur du St. Joseph’s Home for Boys, a été condamné à 210 ans de prison. Il a été reconnu coupable de sept chefs d’accusation, dont six liés à des actes sexuels illicites sur des garçons mineurs placés sous sa responsabilité.

En 2018, Daniel John Pye, ancien missionnaire qui dirigeait un orphelinat à Jacmel, a été condamné à 40 ans de prison suivis de 25 ans de liberté surveillée. En 2013, Larry Michael Bollinger, ancien ministre religieux à la tête d’une organisation caritative, a écopé de 25 ans après avoir reconnu l’agression de quatre jeunes Haïtiennes de 11 à 16 ans.

Un autre dossier concernait le Morning Star Center, une structure d’accueil d’enfants à Port-au-Prince, dont le responsable a été poursuivi aux États-Unis après des accusations d’abus sur plusieurs mineurs. L’enquête avait associé autorités américaines et partenaires haïtiens.

Dans le dossier Geilenfeld, l’IBESR avait fermé la structure en 2014 après des plaintes, et Geilenfeld avait été arrêté en Haïti la même année, avant d’être libéré en 2015. La condamnation définitive est intervenue aux États-Unis, plusieurs années plus tard.

Dans l’affaire Pye, selon le ministère américain de la Justice, certaines victimes hébergées dans l’établissement n’avaient que 6 ans.

Quand la justice américaine devient le principal recours

Ces dossiers ne signifient pas que toutes les organisations étrangères présentes en Haïti menacent les enfants. Une telle généralisation serait injustifiée.

Mais leur répétition pose une question sérieuse sur le contrôle exercé par l’État haïtien sur les structures qui accueillent, hébergent, financent ou encadrent des mineurs. Lorsqu’un enfant est placé sous la responsabilité d’un adulte, sa protection ne devrait pas dépendre de la nationalité de cet adulte.

Le problème devient préoccupant lorsque les enquêtes, inculpations et condamnations sont surtout rendues publiques par les autorités américaines, alors que les procédures haïtiennes restent peu visibles.

L’IBESR face à un secteur résidentiel qu’il ne contrôle pas

Les chiffres les plus récents montrent qu’environ trois institutions sur quatre fonctionnent toujours sans enregistrement : seules 179 des 754 institutions connues étaient enregistrées selon le rapport 2025 du Département d’État.

En Haïti, la protection de l’enfance relève du Ministère des Affaires sociales et du Travail (MAST), à travers l’Institut du Bien-Être Social et de Recherches (IBESR). Présent dans les 10 départements selon l’UNICEF, il suit les enfants séparés de leur famille, les familles d’accueil et les structures résidentielles. Il finance aussi tous les services aux enfants victimes de traite et reste la seule agence publique à fournir régulièrement une prise en charge, avec des capacités limitées et saturées.

Le nombre d’institutions enregistrées est passé de 129 sur 754, selon le rapport 2021 du Département du Travail américain, à 179 sur 754 dans le rapport 2025 du Département d’État. Ce même rapport cite environ 30 000 enfants en orphelinat en juin 2023, un chiffre que Haïti Policy House juge probablement plus élevé en 2026 faute de surveillance.

L’UNICEF estime pour sa part que plus de 25 800 enfants vivent en institution, dont 80 % ne sont pas orphelins, et que 22 % des enfants ne vivent pas avec leurs parents biologiques.

D’autres indicateurs aggravent la vulnérabilité : 30 % des enfants de 1 à 5 ans ne sont pas déclarés à la naissance, selon le Département d’État. Et plus de 100 millions de dollars de dons internationaux alimentent chaque année ces institutions, selon le dernier rapport de l’Organisation dénommée Lumos.

Les gangs aggravent ce déficit. Depuis la formation de la coalition Viv Ansanm en 2024, l’IBESR ne peut plus contrôler les orphelinats situés en zone de gangs ni ceux déplacés par la violence, selon Haïti Policy House.

Le rapport américain décrit aussi des « entrepreneurs d’orphelinats » qui exploitent des enfants dans des structures sans licence. Lumos documente des directeurs qui paient des « recruteurs » pour attirer des enfants, la plupart ayant au moins un parent vivant, afin de collecter des dons étrangers.

Le bilan du rapport 2025 du Département d’État

Le gouvernement haïtien n’a signalé aucune enquête, aucune poursuite et aucune condamnation pour traite en 2024. C’est le constat central du rapport 2025 sur la traite des personnes, qui classe Haïti en « cas spécial » pour la deuxième année consécutive, faute d’État fonctionnel pour être évalué.

• Complicité officielle : aucune enquête visant des agents publics, alors que la corruption reste une préoccupation majeure.

• Tourisme sexuel : la loi oblige hôtels, restaurants et bars à signaler à l’IBESR et à la BPM tout cas suspect d’exploitation sexuelle d’enfants par des étrangers. Le gouvernement n’a reçu aucun signalement.

• Frontière : la POLIFRONT n’est présente qu’aux quatre points de passage officiels avec la République dominicaine, avec une connaissance limitée de la traite.

• Hébergement des victimes : l’État n’a fourni aucune information sur les refuges, dont le nombre baisse avec l’expansion des gangs.

• Plan national : un plan d’action 2025-2035 a été finalisé, sans indication sur son financement.

Le rapport 2026 n’est pas encore publié à la date de cet article ; le Département d’État a lancé sa collecte d’informations en janvier 2026.

Un nouveau front : la traite d’enfants par les gangs

La plupart des 26 gangs actifs en Haïti pratiquent la traite d’enfants, selon le rapport conjoint du BINUH et du Haut-Commissariat aux droits de l’homme publié le 20 février 2026. Les enfants servent à la surveillance, au transport d’armes et de marchandises, à la collecte d’extorsions, et certains sont forcés à participer à des enlèvements.

Où est la réponse haïtienne ?

Le communiqué américain du 30 septembre 2026 ne mentionne aucune procédure ni aucun rapport officiel haïtien sur les faits reprochés à Foshee. Le dossier rendu public est celui du FBI et de la justice américaine.

L’affaire Foshee devrait conduire le MAST, l’IBESR, la justice et la police à répondre publiquement :

1. Combien des 754 structures accueillant des enfants sont effectivement contrôlées, au-delà des 179 enregistrées ?

2. Combien de signalements d’abus sont transmis à la justice, et combien d’enquêtes sont ouvertes ?

3. Combien de victimes bénéficient d’un accompagnement médical, psychologique et judiciaire ?

4. Combien d’agresseurs sont poursuivis et sanctionnés en Haïti ?

5. Comment le plan national 2025-2035 contre la traite est-il financé et appliqué ?

6. Pourquoi l’obligation de signalement imposée aux hôtels et commerces ne produit-elle aucun résultat ?

7. Comment les enfants recrutés par les gangs sont-ils traités comme des victimes, conformément au protocole de remise de 2024 ?

Et surtout : quel mécanisme garantit qu’un enfant confié à une organisation étrangère ou locale est protégé avant que son dossier n’arrive, des années plus tard, sur le bureau du FBI ?

L’affaire Maylon Foshee doit donc être l’occasion pour l’État haïtien de regarder son propre système et de répondre à une question essentielle : qui protège réellement les enfants d’Haïti lorsque personne à l’étranger ne vient enquêter ?

Brigitte Benshow

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Tags: enfanthaitijusticeorphelinattrafficUSAviolence

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