À l’Hôtel Karibe Convention Center, trois journées de discussions, les 16, 17 et 18 septembre dernier, ont permis de faire émerger un constat transversal : la crise du système de retraite haïtien ne relève pas seulement de l’ONA.
Elle renvoie au marché du travail, à l’informalité, au niveau des revenus, à l’inflation, à la gouvernance des réserves, à la démographie et à la capacité de l’État à organiser une protection sociale réellement accessible. La clôture du forum ouvre désormais la phase la plus difficile : transformer les recommandations en architecture de réforme, puis cette architecture en politiques publiques.
Le Forum National sur la modernisation et la consolidation du système de retraite en Haïti a vu une multitude d’intervenants et une même interrogation de fond : comment construire en Haïti un régime de retraite capable de protéger davantage de travailleurs tout en demeurant financièrement soutenable ? En le clôturant, l’Office National d’Assurance (ONA) a surtout refermé une phase de réflexion pour ouvrir celle, autrement plus exigeante, de la transformation.
Les travaux ont progressivement déplacé le débat du seul fonctionnement de l’ONA vers les réalités qui déterminent la solidité de tout régime de retraite : emploi, revenus, informalité, démographie, fiscalité, santé, gouvernance et capacité contributive.
Les échanges de la deuxième journée ont notamment mis en évidence la difficulté d’élargir la couverture dans un pays où une très grande majorité des travailleurs évolue hors du cadre formel. L’intervention de Guichard Doré a ainsi replacé la question des métiers et professions au cœur de la réflexion, tandis que les discussions ont insisté sur la nécessité d’adapter la protection sociale aux différentes formes de travail.
Cette réalité impose de dépasser une logique fondée uniquement sur l’affiliation classique des salariés. Pour intégrer progressivement les travailleurs indépendants, commerçants, artisans ou autres actifs de l’économie informelle, l’ONA devra disposer de mécanismes de cotisation adaptés à des revenus souvent irréguliers. L’enjeu ne sera donc pas seulement d’augmenter le nombre d’assurés, mais de construire une relation durable entre le travailleur et le régime afin que les années de cotisation produisent effectivement des droits.
La question financière constitue l’autre versant de cette équation. Les discussions ont porté sur l’érosion du pouvoir d’achat des pensions, la gestion des réserves et des placements de l’ONA, la nécessité d’une meilleure gouvernance ainsi que sur les mécanismes susceptibles d’assurer la pérennité du régime. Lors de la dernière journée, l’actuaire Jamesy Delphin a notamment abordé la question de la valeur des réserves de l’institution. Ces considérations rappellent qu’une réforme des retraites ne peut être pensée sur un horizon administratif de quelques années : elle engage des obligations financières qui s’étendent sur plusieurs décennies.
Les participants ont également élargi la réflexion aux conséquences sanitaires et sociales du vieillissement. Une pension dont le pouvoir d’achat est insuffisant face aux dépenses de santé ne constitue qu’une protection partielle. De même, la mise en place éventuelle d’un mécanisme complémentaire de retraite soulève des questions de financement, de réglementation, de rendement et d’accessibilité. Ces pistes montrent l’étendue du chantier, mais aussi la nécessité de hiérarchiser les priorités plutôt que de multiplier les dispositifs sans garantie de financement.
Dans cette dynamique, la direction de l’ONA sous l’impulsion de sa directrice générale, Lovely François, a inscrit le forum dans un ensemble de transformations déjà engagées au sein de l’institution. La réforme de l’immatriculation sociale, le projet de carte de sécurité sociale et la modernisation des procédures administratives constituent notamment des chantiers destinés à améliorer l’identification des assurés, la traçabilité et l’accès aux services. Le forum vient ainsi donner une dimension plus systémique à cette modernisation : l’enjeu n’est plus seulement de transformer les outils de l’ONA, mais de repenser le régime auquel ces outils doivent servir.
À la clôture, la DG de l’ONA, Mme Lovely François, a annoncé que les recommandations issues des trois journées seraient analysées et structurées pour alimenter deux chantiers majeurs : un plan stratégique de renforcement des capacités institutionnelles de l’ONA et un document-cadre consacré à la réforme et à la consolidation du régime général de retraite. Le ministre des Affaires sociales et du Travail, M. Marc Élie Nelson, a pour sa part indiqué que son ministère entendait accompagner l’ONA et les institutions concernées dans l’élaboration d’un plan de mise en œuvre.
C’est précisément là que commence la véritable épreuve. Le forum a permis de rapprocher les diagnostics et de faire dialoguer des secteurs qui ne portent pas toujours les mêmes intérêts. Il reste désormais à transformer ces échanges en décisions : définir les populations prioritaires, fixer les mécanismes de contribution, déterminer les responsabilités de l’État et des partenaires sociaux, protéger la valeur réelle des pensions, sécuriser les réserves et établir un calendrier de mise en œuvre assorti d’indicateurs vérifiables.
La réussite de la réforme dépendra donc moins de la richesse des recommandations que de leur traduction dans les textes, les budgets, les procédures et les services accessibles aux travailleurs. Entre l’élargissement de la couverture et la soutenabilité financière, entre l’ambition sociale et les contraintes économiques, l’ONA devra trouver un équilibre qui puisse tenir dans la durée. Le forum est terminé. La réforme, elle, commence maintenant.
Après le diagnostic, l’ONA face à l’épreuve de la réforme
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