À l’Hôtel Karibe, ce jeudi 17 septembre 2026, s’est tenue la deuxième journée des ateliers du Forum national sur la modernisation et la consolidation du régime général de retraite sous la baguette de la Directrice de Lovely François. Les discussions ont progressivement déplacé le regard : derrière la question de la pension se dessine celle d’un marché du travail où l’immense majorité des actifs évoluent en dehors des mécanismes classiques de protection sociale.
Entre informalité, pauvreté, démographie, fiscalité et faible couverture des pensions, les interventions de M. Guichard Doré, de M. Gilbert Butot, de M. Carlos Maldonado et des représentants de l’IHSI et de la DGI ont posé les contours d’un problème qui dépasse largement les murs de l’ONA, tout en soulignant les pistes et les perspectives de modernisation de ce système ainsi que d’une interopérabilité efficiente au sein de l’administration publique.
À mesure que les interventions se succédaient au Karibe Convention Center, une évidence s’est imposée : en Haïti, réfléchir à la retraite sans commencer par réfléchir au travail revient à vouloir construire le toit d’une maison dont les fondations demeurent inachevées. La retraite n’est pas seulement l’aboutissement administratif d’une carrière. Elle est le produit d’un système économique, d’un marché du travail, d’un niveau de rémunération, d’une capacité contributive et, surtout, d’une organisation sociale capable de transformer les années de travail en une sécurité pour les années de vieillesse.
C’est dans cette perspective que l’intervention de Guichard Doré, chef de cabinet de la directrice générale de l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA), a formulé une réflexion sur la place des métiers et des professions dans la construction d’un régime de protection plus large. Les échanges ont notamment porté sur la distinction entre le métier et la profession, sur les différentes catégories d’activités et sur la nécessité de mieux reconnaître la diversité du travail en Haïti. Cette distinction prend une dimension particulière dans un pays où la frontière entre activité économique, emploi et survie demeure souvent difficile à tracer.
L’un des points centraux de l’intervention a été la place du secteur informel. Selon les données de l’Organisation internationale du Travail (OIT) citées lors des travaux, 91 % des travailleurs haïtiens évoluent dans l’économie informelle. Un chiffre qui donne à la réforme du système de retraite une dimension presque mathématique : si le régime entend accroître durablement sa couverture, il ne peut se limiter au segment relativement étroit de l’économie formelle. L’ONA devra nécessairement trouver les mécanismes permettant de faire entrer progressivement dans la protection sociale les commerçants, artisans, travailleurs indépendants, petits entrepreneurs et autres actifs qui participent à la production nationale sans disposer, dans la plupart des cas, d’un dispositif régulier de retraite.
Cette réalité n’est pas étrangère à la structure même de l’économie haïtienne. Une analyse de la Banque mondiale avait déjà estimé que le secteur informel employait environ 86 % de la main-d’œuvre et représentait près de 55 à 60 % du PIB en 2024. Les estimations peuvent varier selon les années, les méthodes et les définitions retenues, mais elles convergent sur un point essentiel : l’informalité n’est pas une périphérie marginale de l’économie haïtienne. Elle en constitue une composante majeure.
Le problème devient plus aigu lorsque cette réalité économique est confrontée au niveau de vie de la population. Les données disponibles indiquent que 36,4 % des Haïtiens vivaient dans l’extrême pauvreté en 2024, selon le seuil international de 2,15 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat de 2017. Cette dégradation des conditions de vie intervient dans un contexte de contraction économique prolongée. Dès lors, demander à un travailleur informel de cotiser pour une retraite suppose davantage qu’une simple décision administrative. Il faut d’abord créer les conditions économiques qui rendent cette contribution possible, régulière et supportable. La question devient alors celle du montant de la cotisation, de sa périodicité, de la souplesse du mécanisme, de la confiance accordée à l’institution et de la valeur réelle de la pension qui sera versée plusieurs années plus tard.
Gilbert Butot a, lui aussi, replacé l’informel au cœur de l’équation. Son intervention a rappelé le poids économique considérable de ce secteur et la nécessité de considérer ses acteurs non comme une masse extérieure au système, mais comme une partie constitutive de l’économie nationale. La question de la retraite cesse ainsi d’être uniquement celle des salariés déclarés. Elle devient celle de la protection d’une population active beaucoup plus vaste que celle actuellement couverte par les mécanismes contributifs classiques.
L’enjeu pour l’ONA apparaît donc dans une formule simple : élargir, collecter, sécuriser et servir. Il ne suffit pas d’immatriculer davantage de personnes. Il faut créer une relation durable entre le travailleur et le système de sécurité sociale, faire de la cotisation un acte possible et compréhensible, garantir la sécurité des fonds et, au terme du parcours, assurer une prestation dont la valeur ne soit pas détruite par l’inflation.
Cette dernière dimension a d’ailleurs traversé les travaux du forum. Dès l’ouverture, la question de l’érosion du pouvoir d’achat des pensions avait été placée parmi les enjeux de la réforme. Guichard Doré avait notamment insisté sur les effets de l’inflation, la gestion des placements de l’ONA, l’assainissement du portefeuille, la mobilisation de l’épargne nationale ainsi que sur la nécessité d’audits réguliers et d’une gouvernance plus transparente.
Après la pause déjeuner, la réflexion s’est déplacée vers d’autres déterminants de la retraite : la modernisation du système, la fiscalité et la démographie. Les interventions de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), notamment celle de Mme Mimose Éloi, ont permis de replacer la réforme dans la dynamique de la population haïtienne. Une société qui compte une population relativement jeune aujourd’hui doit simultanément préparer le vieillissement futur de cette population. La question n’est donc pas uniquement de savoir combien de retraités le pays compte actuellement, mais combien de personnes devront être soutenues demain, par combien de cotisants et avec quelles ressources.
L’âge médian de la population haïtienne, établi autour de 23,7 ans dans les données évoquées au cours des échanges, illustre cette jeunesse démographique. Mais cette jeunesse ne constitue pas automatiquement une garantie de soutenabilité du système. Encore faut-il que ces jeunes accèdent à des emplois productifs, suffisamment rémunérés et intégrés à un système contributif. Une population jeune travaillant massivement dans l’informalité peut paradoxalement alimenter une faiblesse structurelle du financement des retraites.
La démographie haïtienne est également traversée par les migrations. Les mouvements migratoires modifient la composition de la population active et posent une autre question au système : comment maintenir le lien contributif avec des travailleurs qui quittent le pays, alors même qu’ils peuvent avoir travaillé, cotisé ou accumulé des droits en Haïti ? L’intégration de la diaspora, déjà évoquée dans les travaux du forum, prend ici tout son sens.
La présence de la Direction générale des impôts (DGI) a, dans cette architecture, ajouté une dimension fiscale à la réflexion. L’intervention de Nelson Jean-Baptiste a permis d’aborder les rapports entre fiscalité et sécurité sociale, rappelant indirectement qu’un système de retraite durable ne peut être séparé de la capacité de l’État à identifier les activités économiques, à élargir l’assiette contributive et à organiser une circulation plus efficace de l’information entre les institutions.
Le chantier est donc beaucoup plus vaste qu’une réforme technique de l’ONA. Il touche à l’identification des travailleurs, à la formalisation progressive des activités, à la fiscalité, à la démographie, à la mobilité de la main-d’œuvre, à la gestion financière des cotisations et au niveau de vie des futurs retraités. L’ONA dispose déjà d’un cadre institutionnel et engage actuellement une démarche de modernisation. Son forum des 16, 17 et 18 septembre est précisément présenté comme un espace destiné à réunir institutions, experts, partenaires sociaux et autres acteurs autour de l’élargissement de la couverture, de la viabilité financière, de la gouvernance et de la modernisation du régime.
Mais les chiffres présentés au cours des travaux imposent une lecture qui dépasse les discours institutionnels. Avec 91 % d’informalité, une pauvreté extrême qui touche plus d’un tiers de la population, une économie fortement dépendante des activités non enregistrées et une population jeune et mobile, le futur système de retraite devra être conçu à partir de cette réalité et non à partir d’un modèle abstrait du travail haïtien.
La véritable question n’est donc plus seulement de savoir comment moderniser l’ONA. Elle est de savoir comment construire, dans une économie où la majorité travaille hors des circuits formels, un pacte contributif suffisamment souple pour inclure, suffisamment sûr pour convaincre et suffisamment solide pour garantir demain ce que le travail d’aujourd’hui aura financé.
Une retraite ne se construit pas seulement avec des cotisations et des textes de loi. Elle se construit avec un marché du travail capable de produire des revenus, une économie capable de soutenir l’effort contributif, une institution capable de protéger les ressources collectées et une société qui accepte de penser le vieillissement bien avant qu’il ne frappe à sa porte.
Au Karibe, les chiffres ont donc raconté davantage qu’une situation statistique. Ils ont dessiné le visage du défi : une population jeune qui travaille, une économie largement informelle, une pauvreté persistante et, derrière tout cela, une génération entière qui devra un jour répondre à la même question : après avoir travaillé toute une vie, quelle sécurité la société haïtienne sera-t-elle capable de lui offrir ?
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