Par-devant l’indécence des faits saillants de l’actualité, lugubrement marquée par l’inhumanité de mes frères, j’ai eu envie, pour cette nouvelle sortie de Lyrics au Quotidien 509, de tremper ma plume dans l’encrier de mes entrailles, pour en ressortir quelques notes, quelques paroles, mais surtout quelques vérités.
Et, dans le bruissement de mes souvenirs, ils m’ont fredonné cette œuvre du Caribbean Sextet, « Louvri je’w », portée par la voix magistrale de Dadou Pasquet. La chanson figure sur l’album Vin Avè’m, paru en 1993. Pourquoi ce texte et pourquoi maintenant ? Disons simplement qu’il nous faut nous rappeler que Port-au-Prince n’est en rien un paradis, mais peut devenir un enfer pour certaines de ses filles et pour nos fils impatients, ceux qui, les yeux rivés sur les raccourcis de la vie, finissent parfois par confondre vitesse et destinée.
À toutes les jeunes femmes et à tous les jeunes hommes de ce pays dont la misère ronge l’âme, je suis enclin à formuler une réserve déjà soulevée par mes aînés : « Port-au-Prince vann ou, li pa ba w papye. » Oui, tout ce qui reluit à Port-au-Prince n’est pas or. On t’offrira des dollars en échange de ton âme, on te proposera de quoi exister sans jamais vraiment te permettre de vivre. Il te sera parfois plus facile de prostituer ton cœur que de construire ta personnalité et ta dignité. Alors, écoute les mots de ton aîné :
« Pran konsèy pou w pa fè tenten
Twò prese pa fè jou louvri
Pa kwè moun k ap ba w manti
De twa jou vi w deja fini
Pòtoprens pa yon paradi. »
Eveline était sans doute sincère, dans sa volonté de n’être qu’une jeune fille comme toutes les autres de ce monde. Asefi, dans le récit de Phantom, ne connaissait pas encore les détours de la ville. Tant d’autres visages et tant d’autres destins se sont ensuite défilés devant nos yeux, jusqu’à cette goutte de trop à Croix-des-Bouquets, dont je préfère taire la cruauté. Mais je prends la responsabilité de prévenir, encore une fois, contre le mirage de la réussite facile que poursuit une jeunesse trop souvent abandonnée à elle-même :
« Menm wè yon vil blayi nan kanal
Malè yon fanm toujou konn wout zantray
San li pa konnen
Move tan vin plen panyen… »
C’est sans doute là que réside le véritable sens de Louvri je’w : ouvrir les yeux avant que la ville ne nous ouvre les plaies ; apprendre à distinguer la lumière du mirage, la main tendue de la main qui dépouille, la promesse d’un avenir de l’appât qui conduit au précipice. Port-au-Prince sait séduire avant de dévorer. Il promet des lendemains, mais ne donne pas toujours les moyens de les atteindre. Il fait miroiter la réussite au bout de la rue, alors que, derrière certains sourires, se cachent des pièges dont on ne ressort pas toujours indemne.
Alors, jeunesse d’Haïti, « louvri je’w ».
Ouvre-les avant de courir. Ouvre-les avant de croire. Ouvre-les avant de vendre ce que personne ne pourra jamais te rendre : ton âme, ta dignité, ton avenir, ta liberté, ton innocence… Parce que « twò prese pa fè jou louvri », et qu’à force de vouloir arriver trop vite, certains finissent par ne jamais arriver en prenant des chemins de non-retour…
En pensant à cette jeune femme cruellement torturée avant d’être assassinée à Croix-des-Bouquets admettons au moins que nous sommes tous des victimes, mais ne soyons pas tous complice de notre perte.
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