La culture haïtienne a un espace de plus où se réfugier et reprendre du poil de la bête, à Canapé-Vert chez Philippe Saint-Louis, “KAYAPIPO”. De 10 heures du matin à 6 heures du soir, ce samedi 29 août 2026, une journée portes ouvertes consacrée à la mémoire et au patrimoine musical haïtien se tient à KAYAPIPO. Au cœur de cette initiative : le travail de Philippe Saint Louis, dit Pipo, et une programmation qui invite le public à revisiter quelques-unes des pages les plus importantes de l’histoire musicale du pays.
Pendant toute la journée, les visiteurs pourront notamment découvrir, en diffusion en boucle, « Les Immortels : Shoubou », le documentaire consacré à Roger M. Eugène, dit Shoubou, figure emblématique de Tabou Combo. Le film s’inscrit dans une démarche plus large de sauvegarde de la mémoire des grands noms de la musique haïtienne et de transmission de leur héritage aux générations qui ne les ont pas nécessairement connus au sommet de leur carrière.
À travers ce projet, Philippe Saint Louis ne cherche pas uniquement à raconter la vie d’un artiste. Il entreprend surtout de conserver une mémoire qui risque de disparaître avec ceux qui l’ont construite. Lors de la première présentation de la série, plusieurs acteurs du milieu musical avaient salué cette démarche, considérant le projet comme une véritable entreprise de mémoire culturelle. Il est aussi question de regarder l’impact de la crise sociopolitique actuelle sur la culture haïtienne, plus précisément sur l’industrie musicale.
Mais la journée ne s’arrêtera pas à Shoubou. Le public pourra également revoir le travail documentaire consacré à l’histoire du Compas, une musique dont Philippe Saint Louis est depuis plusieurs années l’un des observateurs et défenseurs les plus constants.
Son documentaire « Vive Compas Direct », réalisé avec Jacques Roc, retrace l’histoire du Compas Direct, notamment son évolution de 1955 à la fin des années 1980. Le film est également cité dans des travaux universitaires consacrés à la valorisation et à l’histoire de cette musique.
Cette passion pour le Compas n’est d’ailleurs pas nouvelle. Philippe Saint Louis, plus connu dans le milieu sous le nom de Pipo, est présenté comme disquaire, animateur d’émissions musicales et propriétaire de Mizikanou. Il a notamment animé « Mardi Alternative » et développé des activités liées à la promotion et à la connaissance de la musique haïtienne.
Son émission « Pipo sou Konpa » est également un espace de discussion autour de l’évolution du genre. Des musiciens comme le maestro Richie y ont notamment exprimé leurs inquiétudes face à certaines transformations du Compas et à la nécessité de préserver ses fondements.
Plus récemment encore, Philippe Saint Louis a continué à porter ce travail de réflexion sur le Compas. En 2025, alors que le genre était au centre de nombreuses discussions autour de ses 70 ans, il dressait le constat d’une musique toujours populaire, mais confrontée à une industrie insuffisamment structurée. Il soulignait notamment l’absence d’une véritable politique culturelle, d’une industrie musicale organisée et de mécanismes suffisamment solides pour assurer la pérennité du secteur.
À New York, lors d’une activité consacrée au Konpa Day en juillet 2026, il revenait également sur les influences ayant participé à la naissance et à l’évolution du genre, évoquant notamment les échanges historiques entre Haïti, Cuba et la région.
La journée portes ouvertes de KayaPipo prend ainsi une dimension qui dépasse la simple projection de films. Elle propose un rendez-vous avec une partie de la mémoire musicale d’Haïti : ses artistes, ses rythmes, ses transformations, ses grandes figures et les questions qui entourent aujourd’hui la conservation de cet héritage.
Dans une société où les archives culturelles restent encore trop souvent dispersées, où la mémoire des artistes disparaît parfois avec eux et où les nouvelles générations connaissent de moins en moins les artisans des grandes époques musicales du pays, l’initiative de Philippe Saint Louis pose une question essentielle : que restera-t-il de notre musique si nous ne prenons pas le temps de raconter ceux qui l’ont construite ?
De 10 h à 18 h, KAYAPIPO devient ainsi, le temps d’une journée, un espace de rencontre entre passé et présent. Une occasion de revoir Shoubou autrement, de comprendre davantage le parcours du Compas et, surtout, de mesurer la richesse d’un patrimoine musical qui continue de définir une part importante de l’identité culturelle haïtienne.
Marc Arthur Paul
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