Port-au-Prince, 28 août 2026 — Cinq années après les premiers grands affrontements de Martissant, Haïti reste prisonnière d’une crise sécuritaire qui a profondément transformé le rapport entre l’État, le territoire et les groupes armés.
Depuis 2021, les autorités haïtiennes ont changé à plusieurs reprises. La Police nationale d’Haïti a connu plusieurs directions. La communauté internationale a successivement soutenu différentes architectures sécuritaires. La Mission multinationale d’appui à la sécurité a laissé place à la Force de répression des gangs. Des sociétés privées étrangères ont également été sollicitées.
Pourtant, l’État peine toujours à garantir la sécurité d’une partie considérable de sa population.
L’attaque de Kenscoff des 23 et 24 août 2026, qui a fait au moins 47 morts et plus de 50 personnes enlevées selon les informations disponibles, constitue l’un des derniers exemples de cette incapacité persistante à empêcher les groupes armés de frapper des zones stratégiques. (Reuters)
2021 : Martissant, le premier grand avertissement
Le 1er juin 2021, des affrontements éclatent à Martissant entre groupes armés rivaux.
Le quartier occupe une position stratégique : il contrôle l’un des principaux axes reliant Port-au-Prince aux départements du Sud.
Le 6 juin, le Premier ministre par intérim Claude Joseph, accompagné du directeur général de la PNH Léon Charles, annonce que la circulation a été rétablie sur l’axe Martissant-Fontamara.
Mais dès le lendemain, les affrontements reprennent.
L’État ne parvient pas à maintenir durablement sa présence dans la zone.
Ce qui devait être une opération de rétablissement de l’ordre devient progressivement le symbole d’une première perte durable de contrôle territorial.
Léon Charles quitte ensuite la direction de la PNH. Frantz Elbé lui succède en octobre 2021.
Mais le changement de commandement ne règle pas le problème structurel : la police reste incapable de reprendre durablement certains territoires stratégiques.
Martissant devient ainsi le laboratoire d’une crise qui va s’étendre.
2022 : Varreux, quand une infrastructure nationale tombe sous la pression des gangs
À l’automne 2022, la crise prend une dimension nationale.
Le blocage du terminal pétrolier de Varreux provoque une grave pénurie de carburant et paralyse une partie de l’économie.
L’épisode démontre que les groupes armés disposent désormais de la capacité de prendre en otage une infrastructure essentielle au fonctionnement du pays.
La PNH finit par reprendre le contrôle du terminal au début du mois de novembre. Mais cette victoire ponctuelle ne change pas la dynamique générale.
Le problème haïtien n’est plus simplement celui de quartiers contrôlés par des gangs. Il devient celui d’un État incapable de sécuriser durablement ses infrastructures stratégiques.
Les sanctions internationales : une réponse financière à une crise territoriale
À partir de novembre 2022, le Canada impose plusieurs séries de sanctions contre des personnalités haïtiennes issues des milieux politique et économique.
Les États-Unis, les Nations unies et l’Union européenne adoptent également leurs propres mesures.
Ces sanctions visent notamment à couper certains réseaux financiers et à augmenter le coût politique des relations avec les groupes armés.
Mais une limite apparaît rapidement : une sanction financière ne permet pas de reprendre un territoire.
Elle peut bloquer des avoirs, restreindre des transactions ou isoler des acteurs.
Elle ne peut pas, à elle seule, rouvrir une route nationale, protéger un commissariat ou empêcher une attaque.
La multiplication des sanctions n’empêche donc pas la progression territoriale des groupes armés devenus autonomes financièrement et bizarrement structurés.
2023-2024 : Viv Ansanm et l’effondrement du rapport de force
En 2023, la recomposition des principales fédérations armées aboutit à la formation de Viv Ansanm.
La violence change alors d’échelle.
Au début de 2024, les attaques coordonnées contre des infrastructures publiques et stratégiques se multiplient.
Des prisons sont attaquées. Des commissariats sont pris pour cible. L’aéroport est menacé. Le Palais national devient lui-même un théâtre d’affrontements.
Le gouvernement d’Ariel Henry finit par s’effondrer dans ce contexte.
La démission du Premier ministre intervient alors que le pays se retrouve dans une situation où les groupes armés disposent d’une capacité de nuisance supérieure à celle que les institutions nationales peuvent contenir seules.
Le Conseil présidentiel de transition : une transition sous forte influence internationale
Après la chute d’Ariel Henry, Haïti entre dans une nouvelle phase politique.
Le Conseil présidentiel de transition (CPT) à Neuf Présidents et avec une chaise présidentielle tournante de Avril 2024 à Avril 2026 est mis en place dans le cadre d’un processus fortement soutenu et encadré par la CARICOM et la communauté internationale.
Cette nouvelle architecture devait permettre de rétablir progressivement la sécurité, reconstruire les institutions et organiser des élections.
Le CPT devient le centre de l’exécutif pendant la période de transition. Mais la transition politique ne produit pas immédiatement la rupture sécuritaire espérée.
Les groupes armés continuent d’étendre leur influence.
Le gouvernement de transition doit composer avec une police affaiblie, des institutions judiciaires fragiles, des infrastructures détruites et un territoire de plus en plus fragmenté.
2025 : l’État fait appel à Erik Prince
Face à la persistance de la violence, une autre réponse apparaît en 2025 : le recours à des capacités privées étrangères.
Erik Prince, fondateur de Blackwater et dirigeant de Vectus Global, est associé à un dispositif prévoyant le déploiement de personnels armés, de drones et d’hélicoptères pour soutenir les opérations contre les groupes armés.
Près de 200 personnels sont alors annoncés dans le cadre de l’accord selon le magazine Fortune.
Cette intervention marque un tournant. L’État haïtien ne cherche plus uniquement des renforts auprès des gouvernements étrangers ou des organisations internationales.
Il fait également appel à une capacité privée étrangère pour renforcer son dispositif sécuritaire.
Cependant, l’intervention d’Erik Prince ne fait pas disparaître la crise. La violence reste massive et les groupes armés conservent une capacité d’action considérable malgré les Drones Kamikazes.
2025-2026 : la PNH face à ses propres limites
Pendant cette période, la PNH tente parallèlement de renforcer ses effectifs et ses capacités.
Mais elle reste confrontée à une réalité particulièrement difficile : trop peu d’agents pour un territoire aussi vaste, des équipements insuffisants, des commissariats vulnérables et des groupes armés lourdement équipés. Des fuites d’informations fragilisent les opérations de Police avait même dénoncé l’Ancien Premier Ministre Garry Conille.
En 2026, Vladimir Paraison devient le visage de cette nouvelle phase du commandement policier.
Il affirme vouloir renforcer les opérations et reconquérir les territoires contrôlés par les groupes armés.
Des opérations permettent effectivement à la police de reprendre certaines positions stratégiques.
Mais ces avancées restent fragiles.
Les données disponibles montrent que les groupes armés conservent une capacité considérable de nuisance. En février 2026, Paraison reconnaissait lui-même que la situation sécuritaire avait « explosé », tout en affirmant que la police travaillait à rétablir la sécurité.
2026 : Alix Didier Fils-Aimé face à l’épreuve du pouvoir
Le 7 février 2026 marque la fin officielle du mandat du Conseil présidentiel de transition.
Alix Didier Fils-Aimé, Premier ministre depuis novembre 2024, devient alors le principal responsable de l’exécutif.
Le changement institutionnel est majeur.
Le pays sort officiellement du système du CPT, mais le nouveau pouvoir hérite de l’essentiel de ses problèmes : insécurité, déplacement massif de population, faiblesse institutionnelle, contrôle territorial des gangs et nécessité d’organiser des élections.
Le gouvernement Fils-Aimé place la sécurité au cœur de son agenda.
Mais il doit surtout démontrer que l’État peut enfin obtenir des résultats mesurables.
Et c’est précisément sur ce terrain que le pouvoir reste confronté à son principal défi.
La Force de répression des gangs : un nouveau dispositif, une vieille question
En 2026, la Mission multinationale d’appui à la sécurité laisse place à la Force de répression des gangs (FRG/GSF).
Le dispositif est présenté comme plus robuste et doit progressivement atteindre plusieurs milliers de membres.
Son mandat consiste notamment à soutenir les forces haïtiennes dans la lutte contre les groupes armés.
Mais une question demeure : peut-on reconstruire l’autorité de l’État sans reconstruire simultanément la capacité opérationnelle de la PNH ?
La FRG peut fournir des moyens supplémentaires.
Elle peut appuyer certaines opérations.
Elle peut contribuer à reprendre des positions.
Mais elle ne peut pas remplacer durablement la police nationale dans l’exercice quotidien de l’autorité publique.
Kenscoff : le test qui expose les failles du dispositif
L’attaque de Kenscoff constitue à cet égard un test majeur pour le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé, la PNH dirigée par Vladimir Paraison et la nouvelle force internationale.
Au moins 47 personnes sont mortes et plus de 50 ont été enlevées lors de l’attaque, selon les informations rapportées par les Nations unies et les agences de presse.
Le drame est particulièrement significatif parce que Kenscoff n’est pas seulement une zone rurale. La commune domine des axes stratégiques vers Pétion-Ville et la capitale. Elle est donc directement liée à la sécurité de l’aire métropolitaine.
Le fait que les groupes armés aient pu y mener une attaque d’une telle ampleur malgré la présence de la PNH et l’existence d’une nouvelle force internationale constitue un sérieux avertissement.
L’échec n’est pas celui d’un seul homme
Il serait cependant réducteur de faire de cette crise l’échec d’un seul directeur de police ou d’un seul gouvernement dans la période après l’assassinat du président Jovenel Moïse
2021-2026 : Claude Joseph, Ariel Henry, le CPT, Alix Didier Fils-Aimé, Léon Charles, Frantz Elbé et Vladimir Paraison ont exercé leurs responsabilités dans des contextes différents.
Qu’a donc hérité ces gouvernements de Duvalier, de Jean Bertrand Aristide dénommé le père des chimères, de René Préval, de Joseph Michel Martelly et des transitions passées.
Car, la continuité est frappante.
À chaque étape, l’État annonce une nouvelle stratégie.
À chaque étape, les groupes armés s’adaptent.
La PNH mène des opérations.
Les gangs se déplacent.
Une zone est reprise.
Une autre tombe.
Une mission internationale arrive.
Les groupes armés renforcent leurs positions.
Une nouvelle force est créée.
Une nouvelle attaque démontre ses limites.
Cinq années, plusieurs dispositifs, une même crise
De Martissant à Varreux.
De Varreux à Cité Soleil.
De Cité Soleil aux attaques de 2024.
De la transition du CPT au gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé.
De la mission kenyane à la FRG.
Des opérations de la PNH aux capacités privées associées à Erik Prince.
De l’Artibonite au Centre.
Et maintenant de Port-au-Prince à Kenscoff.
Le même constat revient : l’État haïtien réagit, mais peine encore à imposer durablement son rythme aux groupes armés.
Les moyens ont pourtant considérablement augmenté. Les partenaires internationaux ont mobilisé des centaines de millions de dollars.
Les sanctions se sont multipliées.
Une mission internationale a été déployée.
Une nouvelle force internationale est désormais engagée.
Des capacités privées étrangères ont été introduites.
La PNH a recruté et formé de nouveaux agents.
Mais les groupes armés continuent de tuer, d’enlever, de déplacer des populations et de contester l’autorité de l’État.
La véritable question : qui contrôle le territoire ?
C’est finalement la question centrale de la crise haïtienne.
Pas seulement combien d’argent est dépensé.
Pas seulement combien de policiers sont recrutés.
Pas seulement combien de soldats étrangers sont déployés.
Mais qui contrôle réellement le territoire haïtien ?
Car un État n’est pas seulement un gouvernement installé à Port-au-Prince.
C’est une police capable de protéger ses citoyens.
Une justice capable de poursuivre les criminels.
Des routes sécurisées.
Des écoles accessibles.
Des hôpitaux fonctionnels.
Des infrastructures protégées.
Et surtout, la capacité d’exercer son autorité dans chaque commune.
Cinq ans après Martissant, Haïti demeure confrontée à cette question fondamentale.
Les gouvernements ont changé. Le CPT est arrivé puis a disparu. Les chefs de police se sont succédé. Les missions internationales ont changé de nom et de mandat. Erik Prince est arrivé avec des moyens privés. La FRG a pris le relais. Mais l’épreuve demeure la même : reprendre durablement le territoire et rendre à l’État haïtien le monopole effectif de la sécurité.
Et après Kenscoff, la question n’est plus de savoir si l’État dispose de partenaires.
La question est désormais de savoir s’il dispose encore du temps nécessaire pour démontrer qu’il peut reprendre le contrôle.
Brigitte Benshow
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