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Banques haïtiennes : le client est-il encore roi ou est-il un vilain intrus du système

Marc Arthur Paul by Marc Arthur Paul
août 25, 2026
in A la une, Actualités, National
Reading Time: 8 mins read

Il faut parfois beaucoup de courage, beaucoup de temps et une bonne dose d’humiliation pour accomplir, dans une banque haïtienne, ce qui devrait être une opération banale : déposer, retirer, transférer ou simplement demander son propre argent. Lors d’une tournée dans les rues de la capitale, un dénominateur commun devant chaque banque a attiré notre attention : les clients se plaignent des services bancaires et des conditions dans lesquelles ils sont servis.

Un client nous révèle une réalité familière : « Il faut avoir une certaine philosophie de la vie pour être client d’une banque en Haïti. Une philosophie proche du stoïcisme, doublée d’une résistance physique de marathonien et, si possible, d’une bonne relation avec le soleil. Car avant même d’entrer dans une succursale bancaire, nous [les clients haïtiens] devons souvent commencer par une première épreuve : faire une queue, que les agents, les employés et même les autres clients ne respectent même pas. »

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La file commence parfois sur le trottoir. Elle serpente devant la porte. Elle se prolonge sous un soleil qui ne connaît ni les horaires bancaires ni les principes élémentaires de confort. Pas toujours de tonnelle, pas toujours de parking, pas de sièges et surtout, pas toujours cette petite chose qui devrait pourtant être au cœur de toute relation commerciale : la considération.

Vous êtes client, vous avez votre compte, avez votre argent, payez des frais, subissez les commissions, acceptez les conditions, mais lorsque vous arrivez devant la banque, vous découvrez une curieuse inversion des rôles : c’est vous qui semblez demander une faveur. Bienvenue dans le merveilleux monde du service bancaire à l’haïtienne. Le client attend, le VIP passe, et puis survient l’un des spectacles les plus irritants : celui de la file qui cesse soudainement d’être une file.

Un client attend depuis une heure. Un autre depuis deux. Certains sont debout, d’autres coincés entre deux personnes, pendant que quelqu’un arrive, échange quelques mots avec l’agent de sécurité, le préposé ou un employé, et disparaît mystérieusement derrière la porte. Le miracle bancaire, le Saint-Esprit du VIP, l’ami et/ou le proche, la connaissance, le « moun pa m » : en bref, c’est l’exception qui devient norme.

Il ne s’agit évidemment pas d’accuser indistinctement les employés de toutes les banques de pratiques irrégulières. Mais lorsque ces passe-droits sont perçus par les clients comme récurrents, ils posent une question élémentaire : à quoi sert une file d’attente si certains n’ont pas besoin de la respecter ? Une banque sérieuse ne devrait pas fonctionner comme une ambassade du favoritisme. Le client ordinaire ne devrait pas avoir besoin de connaître quelqu’un pour devenir quelqu’un.

Un autre client, déçu de n’avoir pas pu aller au bout de ses transactions, nous dit : « Lorsqu’enfin vient votre tour, commence une autre aventure. Un formulaire. Une signature. Une photocopie. Une pièce d’identité. Une autre signature. Un numéro. Une autorisation. Un délai. Une vérification. Puis une phrase qui peut faire basculer toute votre journée : “Monsieur, cette opération ne peut pas être faite ici.” »

— Pourquoi ?

— « C’est la procédure. »

— Quelle procédure ?

— « Il faut voir avec un autre service. »

— Quel service ?

— « Là-bas. »

« Je repars avec mon dossier sous le bras, après des heures d’attente, comme si j’étais venu quémander l’aumône. J’étais venu effectuer une transaction bancaire ou passer un concours administratif ? »

Le problème n’est pas qu’une banque applique des règles. Le problème est lorsqu’elle transforme ses propres règles en parcours du combattant pour celui qui la fait vivre. La réglementation bancaire est nécessaire. Le contrôle des opérations, la lutte contre le blanchiment, la traçabilité des transactions et la gestion du risque sont indispensables. La BRH elle-même encadre ces questions et impose notamment des obligations de transparence sur les tarifs, frais, commissions et autres conditions appliquées à la clientèle.

Mais conformité ne signifie pas humiliation. Contrôle ne signifie pas mépris. Sécurité ne signifie pas désorganisation.

Et puis il y a le dollar…

C’est ici que le problème devient encore plus sensible. Dans une économie où le dollar occupe une place considérable dans les échanges et les transferts, la question de l’accès aux devises ne peut pas être traitée comme une simple affaire de guichet.

La réglementation haïtienne sur les devises est dépassée et complexe. La BRH rappelle notamment que les opérations sur les comptes en devises demeurent régies par les textes applicables et que les retraits doivent être effectués dans la monnaie du compte, selon les modalités de gestion prévues.

Entre le droit écrit et l’expérience du citoyen, il existe parfois un gouffre. Et c’est précisément ce gouffre qu’il faut regarder.

Que vaut le droit de disposer de son argent si, dans la pratique, l’accès à celui-ci devient une succession d’obstacles, de limites, de délais ou d’explications contradictoires ? Que vaut un compte en dollars si le détenteur doit avoir l’impression de mendier l’accès à ses propres fonds ? Et surtout : pourquoi le citoyen devrait-il payer le prix de l’inefficacité du système de change ?

La BRH publie quotidiennement les taux de référence et les taux affichés par les banques. Au 12 août 2026, par exemple, le taux de référence était de 130,5412 gourdes pour un dollar, tandis que les banques affichaient leurs propres taux d’achat et de vente. La transparence du marché est donc une chose. La capacité du citoyen à accéder effectivement au service qu’il paie en est une autre.

Halte-là !

Il faut donc le dire sans détour : le client n’est pas un intrus dans une banque. Il est sa raison d’être. Sans déposants, pas de dépôts. Sans dépôts, pas de crédit. Sans clients, pas de commissions. Sans clientèle, pas de banque commerciale.

Alors pourquoi le client est-il parfois traité comme le dernier élément à considérer ?

Les banques haïtiennes investissent dans leurs systèmes, leurs agences, leurs applications, leurs dispositifs de sécurité et leurs produits financiers. La BRH elle-même encourage l’amélioration de l’accès aux services financiers, l’utilisation des nouvelles technologies et la protection des consommateurs de services financiers. Elle dispose même d’un Centre de Contact destiné à informer, assister et accompagner les consommateurs et à recueillir leurs réclamations.

Il faut maintenant passer du principe à la pratique.

Une banque ne devrait pas seulement protéger l’argent du client. Elle devrait également protéger son temps, sa dignité et sa confiance.

La confidentialité des transactions n’est pas un fait divers. Une heure passée debout au soleil n’est pas un détail. Deux heures perdues pour une opération élémentaire ne sont pas un détail. Un client régulièrement contourné par des « VIP » n’est pas un détail. Une information contradictoire n’est pas un détail. Et une personne qui ressort d’une banque avec le sentiment d’avoir été humiliée pour accéder à son propre argent n’est certainement pas un détail.

Le client est roi. Mais en Haïti, il faut encore lui remettre la couronne.

Ce n’est pas demander aux banques l’impossible. C’est demander le minimum : des files organisées, des espaces d’attente décents, des informations claires, des procédures simplifiées, des délais raisonnables, un traitement équitable, une vraie politique de gestion des VIP qui ne transforme pas le reste de la clientèle en citoyens de seconde classe.

Et surtout, une meilleure articulation entre les règles de la BRH, les pratiques des banques et les droits réels des consommateurs. Sans oublier les employés, dont les conditions de travail ne doivent pas nourrir des frustrations jusqu’à pénaliser les clients.

La question mérite désormais une réponse publique et quotidienne.

Les banques haïtiennes sont-elles prêtes à entendre leurs clients ? Les associations de consommateurs ont-elles quelque chose à dire ? La BRH considère-t-elle que la qualité du service offert au guichet relève de la protection du consommateur ? Les responsables des banques acceptent-ils de publier leurs standards de service ? Combien de temps un client devrait-il raisonnablement attendre pour une opération courante ? Existe-t-il des mécanismes de contrôle des passe-droits dans les succursales ? Les Banques reprendront-elle un horaire résonnable ?

Et surtout : combien de réclamations faut-il avant que quelqu’un décide que le client mérite enfin autre chose qu’une chaise en plastique, une file interminable et un « patientez encore un peu » ?

Il est temps de sonner l’alarme. Pas pour déclarer la guerre aux banques. Mais pour rappeler une vérité élémentaire du commerce : une banque n’est pas une faveur faite au client. C’est une entreprise qui vend un service. Et lorsqu’un service est payé, il doit être rendu avec compétence, efficacité et respect.

Le client est roi. Il serait peut-être temps, en Haïti, que les banques cessent de lui demander de le prouver à chaque guichet…

Marc Arthur Paul

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Tags: banqueeducationfinanceshaitijustice
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