Port-au-Prince, capitale d’Haïti, ne reçoit aujourd’hui qu’environ 25 mégawatts d’électricité sur un besoin estimé à 300 mégawatts. Cette situation, aggravée par la mise hors service du barrage de Péligre, les attaques contre les infrastructures de transport d’énergie et la paralysie de la centrale publique de Carrefour, plonge des millions d’Haïtiens dans une crise énergétique sans précédent. Au-delà des délestages, c’est toute l’économie, la sécurité, la santé, l’éducation et l’autorité même de l’État qui vacillent. Derrière les ampoules éteintes se cache une question autrement plus grave : comment une République a-t-elle pu perdre le contrôle de son propre système électrique ?
Les chiffres qui n’ont pas besoin d’être commentés témoignent rapidement de la gravité de la situation. Ils condamnent à eux seuls les échecs d’une nation « vingt-cinq mégawatts ». C’est, à l’heure où ces lignes sont écrites, l’énergie dont dispose pratiquement le réseau public pour tenter d’alimenter une capitale de plusieurs millions d’habitants.
Vingt-cinq mégawatts pour faire fonctionner des hôpitaux, éclairer des écoles, maintenir des entreprises en activité, sécuriser des rues, alimenter des administrations et préserver un semblant de vie économique. Une puissance dérisoire face à une demande estimée à près de 300 mégawatts. Cela signifie qu’environ 92 % des besoins électriques de Port-au-Prince ne sont plus couverts. Ce chiffre ne raconte pas seulement une crise énergétique, mais raconte la lente extinction de l’État.
Pendant longtemps, le barrage hydroélectrique de Péligre représentait l’épine dorsale du système électrique national. Ses turbines transformaient la force du fleuve Artibonite en énergie pour la région métropolitaine. Aujourd’hui, ce symbole de souveraineté est réduit au silence. Les infrastructures de transport ont été sabotées, les pylônes renversés, les lignes sectionnées, et l’électricité qui devait irriguer la capitale s’est arrêtée bien avant d’atteindre les foyers.
Comme un mauvais présage, la centrale publique de Carrefour, l’un des derniers bastions de production de l’EDH, a elle aussi cessé d’incarner l’autorité de l’État. L’occupation de la centrale n° 2 par un groupe armé a contraint les techniciens à abandonner leur poste depuis le mois de mai. Dans n’importe quel État de droit, la perte d’une infrastructure aussi stratégique provoquerait une mobilisation nationale. En Haïti, elle est presque devenue une information parmi d’autres, noyée dans le flot quotidien de l’insécurité.
Pendant ce temps, la capitale survit (et/ou agonise…) grâce à la production d’un opérateur privé, E-Power, dont les quelque 25 mégawatts injectés dans le réseau sont devenus le dernier souffle du système public. L’EDH ne distribue plus réellement de l’électricité ; elle répartit la pénurie. Le courant circule quelques heures ici, disparaît plusieurs jours ailleurs, puis revient comme un visiteur imprévisible. Ce n’est plus un service public. C’est une loterie où tout le monde est perdant.
Mais derrière cette obscurité se cache une autre facture, bien plus lourde que celle de l’électricité. Chaque coupure entraîne la fermeture d’ateliers, ralentit les chaînes de production, augmente les coûts des entreprises, pousse les commerces à répercuter le prix du carburant sur les consommateurs et oblige les hôpitaux à dépendre de groupes électrogènes dont le diesel coûte chaque jour plus cher à travers le monde. Les étudiants révisent à la lumière des téléphones portables. Les artisans réduisent leur production. Les investisseurs hésitent. Les ménages, eux, apprennent à organiser leur quotidien autour de l’absence d’un service qui devrait pourtant être garanti.
Les plus fortunés installent des panneaux solaires. Les entreprises achètent des génératrices. Les banques produisent leur propre énergie. Les hôtels deviennent des îlots lumineux au milieu d’une capitale plongée dans le noir. Et les plus pauvres ? Ils héritent de la bougie, de l’obscurité et de la résignation.
Le drame est là : l’électricité est devenue un privilège individuel alors qu’elle devrait être un droit collectif garanti par l’État. On évoque souvent l’effondrement sécuritaire, l’effondrement économique ou l’effondrement institutionnel.
Pourtant, la crise énergétique les résume tous. Car lorsqu’un État n’est plus capable de protéger son principal barrage hydroélectrique, de sécuriser ses lignes à haute tension, de défendre ses centrales de production et d’assurer l’alimentation de sa capitale, ce ne sont pas seulement des infrastructures qui tombent. C’est sa souveraineté qui s’effrite.
La lumière n’est pas un luxe. Elle est la condition de l’éducation, de la santé, de la justice, de l’industrie, de la sécurité et du développement. Une nation qui s’habitue à vivre dans l’obscurité finit aussi par accepter que l’obscurité gagne ses institutions.
Haïti ne souffre donc pas uniquement d’une pénurie de mégawatts. Elle souffre d’une pénurie de vision, de planification, de continuité de l’action publique et de protection de ses infrastructures stratégiques.
L’histoire retiendra peut-être qu’avant que les ampoules de Port-au-Prince ne cessent de s’allumer, c’est la volonté de défendre les biens communs qui s’était déjà éteinte. Et lorsqu’une capitale de plusieurs millions d’habitants ne peut compter que sur 25 mégawatts pour continuer à respirer, ce n’est plus seulement un réseau électrique qui est en panne : c’est toute une République qui lutte contre sa propre extinction.
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