Port-au-Prince, 30 juillet 2026 — À l’occasion de la fin de sa mission en Haïti, l’ambassadeur de France Antoine Michon a réuni ce jeudi un groupe de journalistes autour d’un petit-déjeuner de presse. Pendant plus de deux heures, le diplomate est revenu sans détour sur ses deux années à Port-au-Prince.
Deux ans dans la tourmente
Arrivé à l’été 2024, Antoine Michon a d’emblée planté le décor : il a pris ses fonctions dans une période plus difficile encore que celle qu’avait connue son prédécesseur, marquée par une crise institutionnelle profonde et une montée continue de la violence armée.
Malgré les chiffres alarmants publiés par les Nations unies, la France, assure-t-il, a maintenu le cap. Elle a en revanche dû adapter ses dispositifs : réduction du personnel de l’ambassade, contraintes logistiques majeures liées à la fermeture de l’aéroport international, réorganisation des programmes sur le terrain.
« Je suis arrivé dans un contexte de crise institutionnelle profonde et de montée de la violence. Malgré la réduction de notre personnel, la fermeture de l’aéroport et les chiffres alarmants des Nations unies, la France a maintenu le cap et a adapté ses dispositifs. » a t’il déclaré.
« Un intérêt altruiste » et un intérêt partagé
Interrogé sur les raisons de l’engagement français, l’ambassadeur a décrit une double motivation. La France a en Haïti un intérêt altruiste, lié à l’histoire et aux liens humains entre les deux pays. Mais elle y a aussi un intérêt partagé, directement lié à sa présence dans la Caraïbe.
Une Haïti destabilisée et contrôlée par les groupes armés a un impact immédiat sur ses voisins — et la France, rappelle-t-il, est un pays voisin, à travers la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane. Flux migratoires, trafic d’armes transitant notamment par la Jamaïque, drogue qui finit par arriver jusqu’en métropole : la crise haïtienne ne s’arrête pas aux frontières de l’île.
« Les trafics d’armes, les flux migratoires et le trafic de drogue concernent également la France, notamment à travers ses territoires d’outre-mer et jusqu’en métropole. » affirme t’il.
Sécurité : former, malgré tout
Pendant sa mission, la France a continué de travailler avec les autorités de transition et le gouvernement, en particulier dans le domaine sécuritaire. L’appui français porte à la fois sur la Police nationale d’Haïti (PNH) et sur les Forces armées d’Haïti (FAd’H) : une centaine de militaires formés chaque année, et 400 policiers appelés à se spécialiser dans la lutte antigang et la police judiciaire, pour la conduite des enquêtes.
Trafic d’armes : l’anomalie des zéro condamnations
C’est sans doute sur ce point que l’ambassadeur a été le plus direct. Tout le monde se plaint du trafic d’armes, constate-t-il, mais le flux ne semble pas se tarir — et il n’y a aucune condamnation.
Il oppose la situation haïtienne à celle de la République dominicaine, où les saisies sont régulières. En Haïti, ni arrestation, ni condamnation, et pratiquement aucune saisie, à l’exception de la dernière en date, à l’Île de la Tortue — dont les suites, note-t-il, restent obscures.
Le problème est à la fois opérationnel et financier. Douaniers et responsables de contrôle, notamment les agents du Bureau de lutte contre le trafic de stupéfiants (BLTS), sont en sous-effectifs, y compris dans les zones stratégiques où transitent les flux illicites. L’ambassadeur dit espérer que le recours à des entreprises privées pour renforcer le contrôle des points d’entrée donnera des résultats, tout en attendant d’en mesurer les conséquences.
Force de Suppression de Gangs : le plaidoyer français
Sur le volet multilatéral, Antoine Michon reconnaît que la force internationale a longtemps évolué sous de fortes contraintes et avec un mandat limité. La France, dit-il, a porté un plaidoyer pour que le mandat de la Force de suppression des gangs soit mieux adapté à la nature réelle de la crise, en tenant compte de l’expérience passée de la MINUSTAH en Haïti.
Mais l’essentiel, pour lui, est ailleurs : Haïti a l’obligation de se doter de sa propre force de sécurité. Le pays doit augmenter ses effectifs, et la sécurité doit être pensée comme un acte de développement de l’État haïtien, non comme une dépense subie. Il plaide également pour un renforcement réel des contrôles à la frontière avec la République dominicaine.
Dans ce contexte, il n’hésite pas à qualifier la dissolution de l’armée, en 1995, de pire décision jamais prise en Haïti. Haïti paie actuellement la facture de cette décision. L’ensemble des matériels et équipements du pays en matière de sécurité a alors disparu. La situation sécuritaire actuelle, résume-t-il, est « funèbre ». L’hélicoptère du pays est financé par Taïwan. La Chine (que Haïti peine à reconnaître officiellement) financera la Force de Suppression des Gangs à vint-cinq pour cent (25%) informe t-il.
Élections : « un grand effort »
Sur le dossier électoral, le ton est nettement plus optimiste. Antoine Michon relève une série d’éléments favorables : un processus enclenché, un CEP en place, un calendrier publié, un décret électoral adopté et le lancement de l’inscription des électeurs. « C’est un grand effort », estime-t-il.
Il juge que les choses sont orientées dans la bonne direction — quitte, dit-il, à prendre quelques mois supplémentaires s’il le faut pour aller dans le bon sens.
Le diplomate a détaillé ce qu’il considère comme les points forts du décret électoral :
• le retrait au CEP du pouvoir en matière de contentieux électoral, un cumul qu’il qualifie d’aberration ;
• l’exigence de 30 000 adhérents, signe de responsabilité selon lui, alors que certains candidats n’ont, dit-il, que les membres de leur famille comme électeurs ;
• l’incitation au regroupement des partis, également un signe de responsabilité, face aux plus de 316 partis agréés par le Conseil électoral provisoire ;
• le financement public versé a posteriori et l’obligation de s’acquitter de ses impôts dans les délais.
Pour l’ambassadeur, le Pacte National signé par les partis politiques a défini ce qu’on entend concrètement par « minimum de sécurité ». Sa propre lecture : la réouverture d’au moins des quatre grands axes routiers du pays pour la logistique électorale est essentielle.
Sanctions, Justice et impunité : le point noir
L’ambassadeur s’est dit navré que la justice haïtienne n’ait jamais ouvert d’enquête sur les personnes sanctionnées par les Nations unies et par plusieurs pays partenaires, en dépit des correspondances adressées par l’État haïtien à certains d’entre eux.
« Il reviendrait à la justice haïtienne, sur la base des soupçons, d’ouvrir une enquête sur les sanctionnés. » a t’il déclaré à la représentante du Journal “Le Quotidien 509”.
Selon lui, les correspondances acheminées par Haïti pour réclamer les dossiers des personnes visées par les sanctions ne devraient pas non plus empêcher l’ouverture d’enquête au niveau de la Justice.
De plus, il souhaite le renforcement et la pleine application des pôles judiciaires. Le décret sur la Haute Cour de justice pose selon lui un véritable problème d’impunité, qui appelle un plaidoyer en faveur de sa révision.
Coopération : ce qui a tenu, ce qui a cédé
Malgré la crise, la coopération franco-haïtienne s’est poursuivie sur plusieurs fronts.
Éducation et culture. Quelque 300 étudiants haïtiens poursuivent leurs études en France, et 40 bourses sont attribuées dans différents domaines, dont des bourses de doctorants et de chercheurs. La France accompagne également les talents et la création artistique.
Humanitaire. La France a contribué à hauteur d’au moins 15 millions d’euros via des ONG, pour des programmes de cliniques mobiles et de cantines scolaires, ainsi qu’à travers le PAM et le PNCS, avec l’objectif d’encourager l’utilisation de produits locaux dans les cantines. Elle collabore aussi avec l’OIM pour l’accompagnement des personnes déplacées et ceux venant notamment de la République Dominicaine à travers un financement avec l’Union Européenne en Haïti.
Terrain. Un programme de renforcement des capacités a été mené dans le Sud du pays à travers les écoles. En revanche, la France a dû abandonner les travaux de rénovation et d’aménagement de l’Hôpital général, la zone étant passée sous le contrôle des gangs.
« Revenir »
En fin d’échange, Antoine Michon a formulé un souhait personnel : avoir un jour l’occasion de revenir en Haïti au moins dans 10 ans, et d’y retrouver un pays qui aurait résolu ses problèmes sécuritaires et avancé sur la voie du développement.
La rédaction
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